Cinema
L’Enfance Nue de Pialat, miroir de l’âme humaine

L’Enfance Nue de Pialat, miroir de l’âme humaine

21 février 2013 | PAR Lucie Droga

En 1968, Maurice Pialat, alors âgé de 43 ans, tourne son premier film, « L’enfance nue », produit entre autres, par Claude Berri et François Truffaut. A travers le personnage de François, jeune garçon de l’Assistance publique, on découvre l’univers attachant d’une famille d’adoption qui met en lumière l’esthétisme débutant du cinéaste.

François est un gamin de 10 ans, abandonné par sa famille et trimbalé de famille en famille. Ne connaissant ni sa mère, ni son père, dont il s’amusera à imaginer qu’il est « chasseur en Afrique », il est recueilli par un couple de personnes âgées dans le Nord de la France. Turbulent et sujet à d’inattendus accès de violence, il trouve dans cette nouvelle famille l’attention dont il a besoin, ce qui ne l’empêche pas de continuer à malmener son monde.

Un monde cru et sans pitié

Pialat installe son histoire dans la France du Nord, caractérisée par un climat triste et gris qui lui permettra de poser son personnage principal dans un décor déjà criant de vérité, dans une ville écrasée par un ciel d’une lumière dérangeante. A l’instar de la ville, et de la première scène qui s’ouvre sur une manifestation dénotant le caractère rugueux du tissu cinématographique, le gamin sera donc dur. C’est Michel Sarrason, du haut de ses 10 ans qui s’y colle : avec son visage brut, sans éclat particulier, il joue le rôle de François brillamment, sans fard et sans hypocrisie. Avec son comportement dangereux et imprévisible, François se voit contraint de quitter sa première famille, dans laquelle la mère, à bout de nerfs, n’arrive plus à le gérer. Il se retrouve dans une famille de sextagénaire avec Mémère et Pépère, qui vont, tant bien que mal lui donner l’amour et l’affection manquant au jeune garçon. En abordant la question de l’adoption et de l’enfer que subissent les enfants de l’Assistance publique, trimbalés de droite à gauche comme de vulgaires animaux (on retiendra le passage éhonté d’une mère venant adopter et qui, pointant du doigt sur un bébé s’exclame « je veux celui là ! »), le regard de l’auteur se fait d’une acuité rare. Presque semblable à un documentaire, la caméra est là, mais oubliée : elle joue le rôle de passeur entre les acteurs et le public, se bornant uniquement à ne filmer que des petits moments du quotidien, à travers des réflexions profondes, qui n’empêchent pas de donner une tournure presque comique au film. Rejetant toute fioriture et maquillage, L’Enfance nue dévoile des parcelles de vie qui se révèlent être incroyablement brutes, cruelles et surtout émouvantes. Si le film en lui même ne raconte certes pas grand chose, Pialat a le mérite de filmer avec une justesse rare les moments de vérité de la vie des « petites gens », des éclaboussures lumineuses, sans prétention aucune, dans un monde qui semble être dirigé par un pessimisme latent.

Théâtralisation de l’espace

Le cinéma comme le conceptualise Pialat, c’est un espace dégagé sur le public et  les acteurs eux mêmes : refusant d’emprisonner les scènes et les séquences, il prône une ouverture du lieu qui se ressent déjà dans son premier film. Dès le début, le cinéaste s’installe dans une opposition extérieure/ intérieure avec la scène de la manifestation suivit de celle dans un magasin de vêtements. Très vite, le processus s’accélère, et dans la maison de la première famille puis dans celle du couple âgé, Pialat s’amuse à théâtraliser son espace avec une utilisation judicieuse des portes et développe la même technique qu’au théâtre, où les comédiens entrent et sortent à la fin de leur acte. Dans L’Enfance nue, les portes structurent l’espace et permettent de jouer sur les contrastes, sur les oppositions entre le silence et le bruit : pour preuve, la scène fascinante où François jette du haut de l’escalier un chat, dans un silence religieux se succède le brouhaha des garçons qui dévalent l’escalier pour vérifier l’état du pauvre animal, victime de la cruauté de François. De même, l’opposition entre le vide et le plein est-elle très forte : la scène où le petit garçon court seul derrière les grandes montagnes est suivie par son arrivée brusque chez Pépère et Mémère, en plein repas de famille.

Ouverture sur le monde

La famille : un sujet qui dévore le cinéaste, dans tous ses films. De Loulou à A nos amours, dans lequel on se rappelle cette fameuse scène finale du repas où Sandrine Bonnaire se prend une gifle qui n’était pas prévue un Pialat jouant le rôle d’un père bourru, le cercle familial motive le cinéaste parce qu’il permet de dire la nature humaine à une échelle réduite. L’Enfance nue n’échappe pas à ce thème et devient, plus qu’un film sur le calvaire des enfants de l’Assistance publique, un tableau vivant de la vie quotidienne des familles : mariage, décès, scène de repas, Pialat s’immisce par son regard dans l’authenticité de ce cercle intime. Les acteurs, filmés de manière authentique, jamais typés, révèlent par petites touches l’humain : parfois ridicules, souvent tendres, portés par une conscience absurde dénuée de méchanceté, ils communiquent au spectateur toute leur sympathie. C’est dans cette ouverture sur le monde que le cinéaste trouve et place son esthétisme : une vision naturaliste de l’homme, sans préjugés mais qui donne à voir l’ensemble des petites choses.

 

Visuels : L’Enfance nue de Maurice Pialat 1968 Fonds Maurice Pialat, don Sylvie Pialat © DR

Image à la Une : affiche de L’Enfance nue

 

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Lucie Droga

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