Cinema

Le joli mai de Chris Marker et Pierre Lhomme, une coupe vivante dans le Paris de 1962

Le joli mai de Chris Marker et Pierre Lhomme, une coupe vivante dans le Paris de 1962

02 juin 2013 | PAR Yaël Hirsch

 

 

[rating=5]

Pour le cinquantenaire du documentaire de Chris Marker et Pierre Lhomme, la Sofra et Potemkine Films proposent sur nos écrans une version restaurée de ce petit bijou qui fait l’autopsie d’une société parisienne au lendemain même des accords d’Evian. Sur un texte poétique de Marker et avec la voix off de Yves Montand, un vrai bijou, lion d’or du premier film à Venise en 1963 et montré dans sa version actuelle à Cannes Classics cette année.

« En ce premier mois de paix depuis sept ans », annonce tout de go la voix d’Yves Montand sur les pavés parisiens, en un mois de mai presque aussi pluvieux et froid que le notre en 2013, Chris Marker et Pierre Lhomme sondent la population d’une ville qui a longtempé été sous la menace d’attentats et où les 30 glorieuses battent leur plein. Une société de parigots où les restaurateurs auvergnats et les ingénieurs cohabitent, où le quartier de la « Mouf' » garde ses marchands et ses produits frais de la campagne, tandis que que des architectes érigent des gratte-ciel interminables dans des chantiers du 15ème arrondissements, où l’on se demande si l’on pourra encore y être heureux comme des générations ont su l’être dans des buildings à taille humaine. Le Paris de 1962 est avant tout individualistes. Pendant toute la première partie du documentaire, Marker et Lhomme nous donnent à entendre des témoignages de vendeurs, ouvriers ou amoureux qui désirent avant tout être heureux. Et transmettent l’impression que le fameux « engagement » sartrien ou même la tradition française de parler politique ont disparu à l’ombre charismatique d’un général de Gaulle ambigu qui vient clore le film, de profil, lors d’un défilé, place de l’Etoile. Cheminots et hommes de courses peuvent revendiquer leur liberté de modernes de gagner plus, de travailler moins, mais tous l’expriment clairement : il est des sujets tabous dont on ne parle pas et les actions de l’OAS en sont un. « Fantômas »qui rôde masqué, selon la jolie métaphore de Marker, tandis que les citoyens bien rangés sur leur bonheur personnel regardent comme en hypnose l’unique chaîne de télé.

Mais les réalisateurs ne peuvent s’empêcher d’aller fouiner derrière le poste et livrent des documents exceptionnels sur le racisme, à travers les propos forts d’un étudiant africain à Paris ou le témoignage depuis le bidonville où il subvient aux besoin de sa mère et ses quatre sœurs, un jeune ouvrier qualifié algérien passé par le collège français… Montrant les failles et les accélérations d’un Paris à la fois historique et avant-coureur de celui que l’on connaît, ce documentaire d’une richesse et d’une beauté folles, vivant et vibrant au rythme de la musique de Michel Legrand, nourrit réflexion et émotion avec tant de générosité qu’on en sort comme trop plein et prêt à longuement le murir et le décanter. Un vrai chef d’œuvre, dont il ne faut pas manquer la copie restaurée par Pierre Lhomme lui-même sur grand écran.

Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme (1962), voix et chant : Michel Montand, musique : Michel Legrand, 2h 16min, version restaurée, Potemkine films, distribution mk2, sortie le 29 mai 2013.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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