Cinema

La quête de Faust d’Alexandre Sokourov

22 janvier 2013 | PAR La Rédaction

Le DVD du Faust d’Alexandre Sokourov est récemment paru. L’occasion de trouver une interprétation majeure du grand Œuvre de Goethe par le cinéaste russe. De la fange d’un village allemand que l’on a peine à situer dans le temps, il livre au spectateur l’histoire d’une quête consumant totalement l’individu. Le réalisateur achève ainsi sa Trilogie par un exposé réflexif éloigné de l’œuvre originale du XIXe siècle mais « animant » avec violence son questionnement métaphysique.

L’individu consumé par sa quête d’absolu
Alexandre Sokourov choisit, et c’est bien là un aspect majeur de son film, de ne pas situer l’essentiel de l’action à la suite de la signature du pacte. Le docteur Faust est un médecin d’une campagne allemande, à la fois docteur, alchimiste et savant de tout, depuis les entrailles humaines qu’il ausculte au début du film jusqu’aux étoiles qu’il scrute régulièrement. Pauvre, il ne parvient par à se nourrir et doit quémander. Il est surtout désemparé parce qu’il sent décliner sa foi en l’humanité. Il est angoissé par ses interrogations sur le bien et le mal.
Il croise dans sa quête de sens et de ressources un prêteur sur gages qui n’est autre que Méphistophélès. Celui-ci l’entraîne dans ses pérégrinations. Faust renie sa famille, cause des pertes, la mort, connaît les tourments de la culpabilité et cherche à aimer une femme, Margaret, pour laquelle il doit braver les interdits sociaux et moraux. Le docteur perd alors pied avec la réalité, le mauvais génie au corps repoussant jouant de ses sens.
Pour autant ce mauvais génie ne parvient jamais complètement à le mener de bout en bout et demeure autant son complice qu’une emprise à laquelle il ne peut résister. C’est bien de sa quête et de la conscience de sa finitude dont Faust est réellement l’esclave. Le pacte signé par l’homme de son sang et par lequel il s’engage à livrer son âme contre une nuit avec Margaret ne l’enchaîne ainsi nullement à son nouveau « propriétaire ». Il avait d’ailleurs été précédé d’un premier contrat par lequel il souhaitait céder un objet précieux qu’il ne connaissait pas et qui se révèle être la pierre philosophale. Reléguée au début du cheminement, l’adaptation affirme ainsi que l’expérience prévaut sur la connaissance livresque et intellectuelle qui n’a pu satisfaire le savant. Au terme de cette quête, entre un village et une nature tout aussi sauvages, Faust surpasse le mauvais génie, découvre la création et disparait au loin dans cette dernière. Accompli ou consumé, Faust n’est plus.

Une transposition
Le village allemand dans lequel se situe l’action est à la fois archétypal en ce qu’il ressemblerait à toute bourgade rurale du passé européen et idéal parce que jamais situable précisément dans le temps ou l’espace. Aucun nom de lieu ou de ville proche. De même s’entrechoquent des maisons à pans de bois et des élevages typiques du Moyen-âge, des soldats de la fin du XIXe siècle ou encore des techniques de l’alchimie de l’époque moderne. Le réalisateur n’oublie pas de faire un clin d’œil aux peintures paysagères romantiques par des églises ou des édifices en ruines ou presque abandonnés et qui peuplent certains plans du film. Les maisons sont sales, étroites, envahies de rats. La mort est omniprésente. Loin des représentations patrimoniales du type Téléfilm de France télévisions, le monde de Faust est un autre monde évoquant un passé mais ne se réduisant pas à son émanation directe, procédé habituel chez le réalisateur de L’Arche russe.
Faust rompt avec la société des hommes et sort de ce village dangereux et populeux pour se confronter à une nature de plus en plus sauvage. Ce crescendo vers un monde de plus en plus originel et s’achevant dans les geysers reflète son rapprochement de l’absolu. Celui-ci est à la fois parfait et dangereux.

Sokourov à la sauce Goethe
L’appropriation est si appuyée que l’on retrouve les thèmes récurrents de la filmographie d’Alexandre Sokourov. On citera notamment la volonté de filmer les âmes plutôt que les individus. Margaret est bien l’idée de la femme avant d’être un être aimé. Elle aussi, archétypale, est sans doute le seul personnage jamais sali dans le monde dégradé en ce qu’on ne la perçoit le plus souvent qu’à travers les aspirations du docteur Faust. Diaphane, elle apparaît à l’écran de plus en plus comme une lumière intangible bien que le héros essaie d’échanger avec elle. Progressivement il se questionne sur le fait de la posséder. De même, les motifs du discours graphique du réalisateur affleurent : les personnages sont pris dans un paysage immuable qu’ils ressentent comme étroit mais qu’ils ne parviennent pas à maîtriser pour autant. Les plans sont posés en biais, les êtres s’animent et ne parviennent jamais à être fixes, sauf s’ils meurent.
Sans reprendre le long plan sans coupe de films précédents, il n’en restitue pas moins par ce procédé la quête sans pause du docteur. On retrouve aussi une polyphonie : les personnages parlent, se coupent, ne s’écoutent pas et n’échangent que très rarement, prisonniers qu’ils sont de leur enveloppe charnelle. Faust étant le centre, Sokourov reprend le procédé de focalisation interne par lequel la pensée est restituée en mots : Faust s’interroge sur ce qu’il voit, ressent, entend… Le spectateur est « contraint » de suivre son cheminement et ses questionnements sur le bien et le mal, la chair et l’esprit, le beau et le vil, la raison et la foi… Il use (et abuse ?) d’un certain symbolisme notamment lorsque il évoque la mort.
On remarquera enfin d’autres touches habituelles dans le travail du réalisateur : un regard porté sur la femme ne pouvant pas être en pleine possession de sa destinée, un certain nationalisme… La scénette à l’occasion de laquelle ce qui est germanique est dégradé vis-à-vis du russe est éloquente. Faust sonde ainsi toutes les aspirations à l’exception de celles du russe.

Alexandre Sokourov est sûr de son art et revendiquait doctement avec Faust, alors qu’il était primé à Venise, de livrer un chef d’œuvre complet. Le trait est appuyé sans nul doute, la dégradation des hommes étant omniprésente et agressive. A partir du moment où l’on comprend et adhère au vocabulaire du réalisateur, on ne peut que reconnaître qu’il signe ici une adaptation majestueuse du monument de Goethe. Pour entrer dans cet édifice cathédral qu’est la Trilogie, on conseillera de s’immerger par l’Arche russe où la violence et le raffinement du regard porté sur l’âme russe dépeignent une acception très rude de cette humanité surpassée ici par l’absolu. Car ici, Faust se confond peu à peu avec sa quête et A. Sokourov comme le mythe laissent au spectateur une question essentielle en suspens : comment réconcilier la soif d’absolu de l’être et son ancrage dans la vie ?

 

Faust, d’Alexandre Sokourov, avec avec Johannes Zeiler, Anton Adansinsky, Isolda Dychauk, Russie, 2h14, Sortie dvd et Blu-Ray Blaq Out, 20 et 25 euros, depuis le 6 novembre 2012.

Bonus : Sokourov, voyageur dans l’oeuvre de Goethe : entretien avec Jean Lacoste, historien (20 min) et entretien avec Jacques le Rider, philosophe (20 min), Bande-annonce

Frank Jacquet

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