Cinema

La folie Almayer, sublime et angoissante plongée au coeur d’une tragédie familiale

La folie Almayer, sublime et angoissante plongée au coeur d’une tragédie familiale

05 janvier 2012 | PAR Liane Masson

Avec La folie Almayer, Chantal Akerman adapte librement à l’écran le premier roman de l’écrivain anglais Joseph Conrad (La Folie Almayer : Histoire d’une rivière d’Orient, 1985). Grâce à la force de cette tragédie familiale se déroulant au bord d’un fleuve d’Asie du sud-Est, à la liberté formelle de la cinéaste, et au talent de ses comédiens, cela donne un film inventif et puissant, où se côtoient brutalement violence et beauté. Un vrai choc. A découvrir en salles le 25 janvier 2012.

 

Le fleuve calme, la nuit noire. Ce sont les premières images du film. Puis la caméra nous fait pénétrer dans un club pour hommes quasi désert où règne une mélancolie angoissante. Il y a une chanson de Dean Martin, des filles au regard vide, une scène de meurtre très crue, suivie d’un chant latin a capella interprété par une jeune femme à la beauté et à la tristesse bouleversantes. Ce prologue saisissant donne le ton de l’ensemble du film, qui nous fait sans cesse basculer de la contemplation esthétique à la violence tragique la plus brutale.

Une inscription sur l’écran indique que le film se passe « Avant » et « Ailleurs », c’est tout ce que l’on saura. On devine aux paysages et à la langue que l’on est quelque part en Asie. Almayer est un européen qui vit dans une maison isolée au bord du fleuve, au cœur d’une nature magnifique et sauvage. Il a épousé par intérêt la fille adoptive malaise du capitaine Lingrad, espérant hériter des biens de son père, qui cherche de l’or dans les montagnes. S’il rejette cette femme, décrite par lui comme froide et muette, Almayer porte en revanche un grand amour à leur fille, Nina. Mais lorsque le capitaine décide de placer l’enfant dans un couvent de la ville afin de lui donner une éducation de blanche, l’arrachement est insupportable pour Almayer, pour qui Nina était l’unique source de bonheur. Après la mort de Lingrad, Nina revient chez elle. Détruite par ces années d’enfermement au pensionnat où elle a subi quotidiennement le contrôle sévère des bonnes sœurs et le racisme de ses camarades, Nina est devenue une jeune femme désespérée, au « visage fermé comme une pierre ». Elle est pourtant sublime, mais c’est comme si sa beauté avait gelé de l’intérieur. Lorsqu’elle fait la rencontre de Dain, un jeune truand recherché, sa mère la pousse à accompagner l’homme dans sa fuite pour échapper à la vie misérable qui l’attend inévitablement près du fleuve. Ce second arrachement fera sombrer Almayer dans une profonde folie…

 

 

Dès les premières images, et jusqu’à la toute dernière, La folie Almayer a exercé sur nous une sorte de magnétisme inquiétant et fascinant, que seules de rares œuvres parviennent à nous faire éprouver avec une telle acuité. Tout nous a captivé : l’esthétique anti-naturaliste de Chantal Akerman qui laisse une grande place au trouble et à la contemplation; les paysages sublimes, montrant une nature passant du calme idyllique à un débordement sauvage; les visions irréelles et envoûtantes; les images parfaites, découpées comme des tableaux (lignes géométriques, lumières contrastées, jeux de profondeur); les dialogues épurés et puissants, intégrant de longs silences et des effets de répétition qui donnent à la langue une résonance théâtrale. Il faut aussi saluer le talent des acteurs : Stanislas Merhar incarne avec une grande force cet homme seul, perdu et mutique qu’est Almayer, tandis qu’Aurora Marion, somptueuse, nous scotche en jeune métisse blessée…

 

 

La réalisatrice fait preuve ici d’une liberté et d’une radicalité formelles étonnantes. Les plans s’enchaînent de façon énigmatique, bousculant audacieusement le rythme et la chronologie. On passe sans transition du rêve à la réalité, du jour à la nuit, du silence au cri. Et puis il y a cette scène obsédante qui revient inlassablement, par bribes : un orage violent, l’obscurité dense, un corps dans la rivière… Dans La folie Almayer le sens n’est jamais donné immédiatement. Le mystère perdure et il faut accepter de s’y engouffrer.

Le film travaille sur nos pulsions inconscientes avec une force semblable à celle contenue dans les grandes tragédies antiques et provoque le même type de réception viscérale. A propos de son film, la réalisatrice affirme : « Sur le moment il laisse un peu muet, puis les images reviennent nous hanter ». C’est en effet exactement ce que nous avons ressenti. L’expérience tient du choc esthétique violent et peut décontenancer jusqu’à laisser sans voix. Mais le charme et la puissance de cette œuvre restent profondément imprimées en nous, comme un envoûtement…

 

 

 

La Folie Almayer (127 mn), scénario et réalisation : Chantal Akerman. Avec Aurora Marion, Stanislas Merhar, Marc Barbé, Zac Andrianasolo. Distribution : Shellac.

Sortie le 25 janvier 2012.

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Liane Masson

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