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La Barbe à Cannes : Interview du groupe d’action féministe

La Barbe à Cannes : Interview du groupe d’action féministe

24 mai 2012 | PAR Ariane Kupferman Sutthavong

La culture, c’est bien mais le sexisme, ça l’est moins ! Sur les vingt-deux films sélectionnés pour la compétition officielle du Festival de Cannes, vingt-deux (eh oui, tous) on été réalisés par des hommes. Le groupe d’action féministe La Barbe a donc réagi au quart de tour, publiant, le 12 mai 2012, une tribune dans le journal Le Monde. Sensible à la question de la parité dans le milieu artistique, Toute La Culture est allée à la rencontre de ces femmes « barbues » mais pas barbantes…

Comment est né le groupe d’action féministe La Barbe?

« C’est un groupe qui est né en 2008… Dans l’idée, un peu avant, puisque c’était suite à la campagne présidentielle où, pour la première fois, une femme se présentait en position éligible. On a été un certain nombre à être vraiment estomaquées par le traitement qu’a subi Ségolène Royal. Il y a eu tellement de remarques sexistes ! On a rarement autant savonné la planche à une femme dans son propre camp. On a juste halluciné. Et voilà, il y a eu un certain nombre de femmes qui se sont dit « la barbe, quoi, le sexisme ça suffit ».

Ce nom, La Barbe, c’est venu de là, alors?

« Oui, c’est le côté «Il y en a marre… La barbe ! », mais la barbe, c’est surtout un attribut masculin; et puis, elle était très portée sous la Troisième République. C’est vrai que les codes visuels qu’on emprunte sont en lien avec cette société ouvertement patriarcale qui, aujourd’hui, est complètement ringarde. Ou qui paraît complètement ringarde alors que, dans les faits, ce n’est pas forcément le cas. Lorsqu’on voit que plus de 80% de notre parlement est masculin… Oui, il y a eu une petite évolution, mais 20% en tant d’années… C’est un peu léger, quand même. Enfin, puisqu’il faut des attributs masculins pour avoir droit au pouvoir, nous, ça ne nous dérange pas, demain on porte la barbe ! »

D’accord, et une fois qu’on est une barbue, on fait quoi exactement?

« Que ce soit dans le monde des médias, de la politique ou de la culture, l’idée de notre mouvement, c’est vraiment de rendre visible l’absence de femmes dans les lieux de pouvoir, sous forme de happenings où on va féliciter les hommes d’être dans l’entre-soi, de garder le pouvoir pour eux, de ne surtout pas faire de place aux femmes. On l’a fait lors de la campagne, on le fait aussi pendant les assemblées générales des entreprises du CAC-40, par exemple. Dans le domaine de l’art c’est toujours plus délicat. Notre mode d’action, qui est d’aller sur place, devient plus compliqué vu que nous ne sommes pas invitées à ces manifestations artistiques. Et on ne peut pas non plus monter sur scène, etc. Là, pour Cannes, on s’est dit : puisqu’on ne peut pas rentrer par la porte, on va y aller par la fenêtre ! On a donc rédigé cette tribune que Le Monde a publié. Et on a bien sûr gardé notre ton humoristique. Le sexisme c’est ringard. Par nos sarcasmes on montre bien le ridicule de la situation. »

Dans cette tribune, justement, vous dénoncez (à juste titre) l’absence de femmes à Cannes. Comment expliquez-vous ce phénomène? Est-ce que c’est dû à un certain archaïsme du milieu? Les femmes au cinéma, ce ne sont que des potiches ou bien…?

« C’est un effet de système ! Il y a un cercle vicieux. En plus de cinquante ans de festival, il n’y a eu qu’une seule femme primée. Il est évident que les boîtes de production, lorsqu’elles envoient les films, ne vont pas envoyer ceux des femmes, puisqu’en cinquante ans, elles n’ont décroché qu’une fois la Palme d’Or (NDLR : Jane Campion, en 1993, pour La Leçon de Piano). Ce serait stupide ! Ce ne sont pas des organismes caritatifs ! Et puis surtout, les boîtes de production sont souvent très masculines. Les femmes ont du mal à trouver des financements. La plupart des réalisatrices tournent avec de très petits budgets… C’est toujours un entre-soi qui alimente ça. Les gens ne sont pas ouvertement sexistes mais il y a un inconscient. Il y a un imaginaire qui fait que les hommes sont sur-représentés. Sur les cent films qui ont rapporté le plus d’argent en 2011, seulement 11% avaient pour personnages principaux des femmes. La plupart du temps au cinéma, les femmes ont des seconds rôles. Aussi, lorsque les hommes sont entre eux, ils sont entre eux et parlent d’eux. Quand deux femmes sont à l’écran, elles parlent d’un homme. Ou elles servent la cause d’un homme… Maintenant, on pourra toujours nous trouver des exceptions. Toutefois, elles ont valeur d’exceptions et confirment bien la règle qui est qu’un « bon film », c’est un film où on voit des hommes. Tout cela contribue à nourrir cet imaginaire. Le cinéma qui compte aujourd’hui – je ne veux pas dire que c’est l’ensemble du cinéma – est fait par des mâles et véhicule une image où le mâle est dominant. »

Votre tribune a rencontré un certain succès en France (près de 2000 signataires dont des grands noms comme Virginie Despentes, Nancy Huston ou Zabou Breitman) et a été reprise aux Etats-Unis. Est-ce que, selon vous, elle a eu ou peut avoir l’effet escompté?

« Oui, on est satisfaites de l’écho. Je ne dis pas qu’il va y avoir des conséquences sur les prochaines sélections mais j’espère tout de même, qu’à un moment ils y réfléchiront. Même si ça n’impacte pas leurs choix, je ne peux pas croire, avec le déferlement d’articles qu’il y a eu sur la question, la mobilisation des femmes réalisatrices ou actrices qu’il y a eu, qu’ils n’y pensent pas. C’est déjà ça de gagné. Et cette tribune nous a permis de nous rendre compte d’un autre problème : un certain nombre de femmes ne voulaient pas forcément signer mais nous ont dit « On est à 100% d’accord avec vous, mais c’est déjà tellement difficile d’être une femme dans ce milieu qu’on ne peut pas se permettre de se griller ». Je pense qu’il y a un certain nombre de femmes auxquelles ça aura mis du baume au coeur. Finalement, il n’y a pas que les réalisatrices; il y a aussi la difficulté d’être chef-opérateur, celle d’être chef-lumière. Ces femmes nous disent « je suis une très bonne technicienne mais je ne vais même pas chercher à devenir chef-op’ ou chef-éclairagiste, même si je le pouvais. J’en ai déjà suffisamment bavé pour arriver jusqu’ici. » »

Et des réponses des intéressés, des organisateurs du festival par exemple, vous en avez reçues?

« Souvent, lorsque les gens nous répondent, ils le font sur un mode qui est complètement ridicule ! La réponse de Thierry Frémeaux (NDLR : Délégué général du Festival de Cannes), je la trouve pathétique quoi. Ça n’engage que moi mais enfin, il n’y a rien à rajouter : « On sélectionne sur la qualité, on ne va pas mettre de quotas ». A aucun moment on ne parle de quotas… En revanche, on aimerait bien savoir quelle est sa définition de la qualité. Ça ne le dérange pas de mettre en avant les jeunes réalisateurs, ça ne le dérange pas de mettre en avant le cinéma coréen. Par contre, les femmes ça ne lui viendrait pas à l’idée ! »

Tout de même… Vaut-il mieux sélectionner le mauvais film d’une femme ou le bon film d’un homme?

« La question se pose avant même la sélection : la présélection, elle est faite par qui ? Elle est faite par Frémeaux et ses amis ! Nous, ce qu’on aimerait, c’est qu’il y ait davantage de transparence dans cette présélection. Si par ailleurs, on devait imposer des quotas, ce ne serait non pas sur la sélection des films mais sur le financement de ceux-ci. Ce serait bien qu’il y ait 50% de films d’hommes et 50% de films de femmes. Vous ne trouvez pas de réalisatrices ? Eh bien cherchez-les, c’est votre boulot ! Et en les cherchant, vous verrez – soudainement – de la qualité. Si à la base, il y a une parité, on produira davantage de films de femmes et il y aura la possibilité de sélectionner des films de qualité. Lorsqu’on jette un oeil aux programmations précédentes, on remarque qu’il y a tout de même un certain nombre de réalisateurs qui sont venus, revenus et re-revenus ! Essentiellement des mecs… Stop à l’entre-soi masculin ! »

Vous évoquiez les difficultés que vous avez eues à vous introduire dans les milieux culturels. Mais peut-on vraiment intervenir dans le monde artistique comme on intervient en politique ou dans les entreprises?

« L’art est politique. A Cannes, par exemple, on construit des normes. On produit de la valeur et on dit ce qui es beau et ce qui est laid. Si ça ce n’est pas un pouvoir politique, je ne vois pas ce qui le serait. Et dans le domaine culturel plus largement. Cannes ce n’est pas notre seule cible, on est allées plusieurs fois à Radio-France, ou à des festivals de musique. C’est pareil, il n’y a que des hommes. Au Théâtre de la Colline, la programmation de cette année : idem ! Et finalement, lorsque vous regardez qui est au pouvoir dans ces institutions vous vous rendez vite compte que seuls des hommes les dirigent ! On ne peut pas nous dire que ce sont des hasards ! Le hasard c’est une fois ! Ce n’est pas quarante-neuf fois sur cinquante ! Il y a une volonté de garder le pouvoir. Les élites, essentiellement masculines, ne font que se reproduire. Au bout d’un moment, on se dit « Zut, enfin ! La barbe, quoi ! » Nous, on lutte pour que les hommes parviennent à conscientiser le problème. Sans cela, ça ne sert à rien de faire des propositions.. »

Du coup, est-ce que vous avez des films particuliers, réalisés par des femmes, que vous auriez aimé voir en compétition cette année?

« Honnêtement, là ça ne me vient pas; ce n’est pas mon domaine. Mais à mon avis, il ne faut pas chercher très loin. Et puis, c’est aussi tous les films qui ne pourront pas sortir, parce que les réalisatrices n’ont pas obtenu les financements nécessaires au tournage. Peut-être que les films que j’aurais aimé voir, ce sont ceux qui dorment dans les placards de certaines femmes. »

Merci à Aby, membre du groupe d’action féministe La Barbe, d’avoir répondu à nos questions.

Visuels : (c) La Barbe.

 

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