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Kiss me not: le bisou de la discorde

Kiss me not: le bisou de la discorde

04 juillet 2018 | PAR Donia Ismail

Dans une Égypte en proie à un retour en force du puritanisme, Tamer, réalisateur prometteur, se retrouve face à un problème qui ne semble vouloir se résoudre. Son actrice principale refuse d’embrasser son partenaire de jeu, dans une scène qui doit clôturer le long métrage. Le Festival des cinémas arabes propose Kiss me not, une comédie grinçante de Ahmed Amer.

C’est l’histoire d’un bisou sur grand écran, ou plutôt l’histoire de sa non-réalisation, aussi anodin que furtif, qui donna à Ahmed Amer, connu pour son rôle de scénariste dans Ali, la chèvre et Ibrahim, l’idée de son premier film. Un thème qui pourrait être inintéressant ou tout simplement ridicule pour une audience occidentale, mais qui est devenu en l’espace de quelques mois sujets à de nombreux questionnements en Égypte, anciennement connu pour être le Hollywood du monde arabe.

Tu m’embrasses ou non?

Le film s’ouvre avec une actrice dans sa loge. Fagr, interprétée par la charmante Yasmine Rais, se fait maquiller. D’ailleurs, on note le génie qui se cache derrière le choix de ce nom largement donné dans les couches populaires en Égypte. Certains y verront une illusion à la prière du matin, d’autres à l’expression idiomatique égyptienne qui renvoie à une impolitesse liée à une forme de liberté sexuelle.
Bref. Sur le set du premier film de Tamer, l’équipe s’impatiente: il ne reste à tourner qu’une seule scène, celle du baiser. Parallèlement à cela, un ami du réalisateur, Ibrahim, un peu trop collant, prépare un documentaire sur l’un des maux du cinéma contemporain égyptien: la disparition des baisers dans les films, alors qu’ils furent autre fois pléthoriques, comme le montre avec justesse une compilation de ses plus belles actions tout au long de l’âge d’or du cinéma égyptien — on y voit la sublime feu Shadia dans un de ses plus grands rôles, ou encore le très regretté Farid al Attrache.

Soad Hosny et Rushdy Abaza, 1963                                                                    Soad Hosny et Rushdy Abaza, 1963

Fagr est enfin prête. Celui qui joue son mari, Moustafa également. Arrogant, imbu de sa personne, celui qui s’imprègne des âmes d’anciens acteurs égyptiens, tape clairement sur le système de la diva égyptienne. Le réalisateur crie action, la scène démarre. Pourtant au moment du baiser final, Fagr arrête tout. Pourquoi donc? La faute à celui qui partage sa scène? Soyons sûr, à sa place on l’aurait sûrement giflé, et depuis longtemps. Mais non, une autre raison est exprimée, une qui relève de la religion.
Se succède alors une panoplie de scénettes tout aussi burlesques que ridicules où Fagr s’efforce d’embrasser son compagnon, en vain. Elle finit par quitter le plateau en furie, lorsqu’en effleurant les lèvres de Moustafa, elle entend l’appel à la prière. Rire général dans la salle.
Commence alors une longue aberrante négociation afin de résoudre ce problème qui met en danger l’issue du film.

Humour et dénonciation

C’est au moyen de l’humour qu’Ahmed Amer met le doigt sur un retour en force du puritanisme dans la société égyptienne, qui tout en faisant clairement sourire, souligne de manière considérable les contradictions grandissantes au sein du pays. Un côté humoristique qu’il est bon de mettre en exergue. Ce côté décalé que l’on chérit dans les comédies avec le grandiose Adel Imam, l’humour piquant qui dérangerait presque, ses comiques de situation — l’ingénieur du son qui fait tomber la perche sur les acteurs alors qu’ils allaient enfin s’embrasser —, ses personnages hauts en couleurs — standing ovation pour cette styliste totalement barrée et en roue libre… Un régal! Et cerise sur le gâteau, on y voit des légendes du grand écran égyptien dont l’actrice Sawsan Badr ou le réalisateur Mohamed Khan (à l’affiche du documentaire Khan le mentor que nous avons chroniqué il y a quelques jours sur le site).

Mais au millieu de tout ça, Ahmed Amer ne perd pas le nord. Tout en reprenant les codes des grandes comédies égyptiennes qui tournent en boucle sur Rotana (grande chaîne de cinéma au Moyen Orient), le réalisateur égyptien tire le portrait satirique d’une société en perte de cohésion avec elle-même. Lors du débat qui suivit la projection, la question suivante est posée au réalisateur. Pourquoi cette disparition? Si Amer n’hésite pas à pointer du doigt le néo-conservatisme de l’état, d’autres facteurs entreraient en compte: la peur de la censure, la menace de la non-diffusion, le refus de financement, le tout couronné par une interdiction à certains publics ciblés. Pour Kiss me not, la sentence fut lourde: le long métrage est interdit au moins de 18 ans. Et pour avoir regardé le film de bout en bout, on ne comprend toujours pas la légitimé d’une telle restriction.

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Donia Ismail

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