Cinema

Je ne peux pas vivre sans toi, un drame social à Taipei

18 octobre 2010 | PAR Olivia Leboyer

Le cinéaste taïwanais Leon Dai (Twenty Something Taipei, en 2002), qui est également acteur, a réalisé ici un film coup de poing sur une société taïwanaise dure et sans pitié. Primé dans plusieurs festivals (Grand Prix au Taipei International Film Festival ; Cyclo d’Or au FICA Vesoul), Je ne peux pas vivre sans toi est un pur mélodrame, qui émeut par la force des choses. Sortie le 27 octobre.

Comme dans Le jour se lève de Marcel Carné (drame social de 1939, où Jean Gabin, de sa fenêtre, hurlait son désespoir à la face du monde, avant de se suicider), le film s’ouvre par une scène de révolte : un homme est suspendu dans le vide, au-dessus d’un pont, sa fillette accrochée à son dos. A bout, il accuse la société et menace de faire le grand saut.
Dans sa volonté de rendre compte au plus juste de la réalité sociale, Leon Dai livre une œuvre sèche, brutale, d’un noir et blanc presque grisâtre. L’histoire est triste au possible. Un père (Chen Wen-Pin, très juste) vit en marge de la société avec sa fille de sept ans. Très pauvres, ils subsistent grâce à de petits boulots au noir, mal payés et particulièrement risqués (plonger sans matériel fiable pour pêcher du menu fretin ou remonter de la ferraille). Mais ils sont deux, ils se soutiennent et s’aiment. La mère, évoquée comme une ombre malfaisante, les a abandonnés sans se retourner. Un jour, la société vient demander des comptes à ce Robinson Crusoé de Taipei : sa fille doit être scolarisée. L’homme obtempère, mais se trouve alors confronté à une véritable pieuvre bureaucratique et juridique. En effet, il n’est pas, sur le plan légal, le père de l’enfant. Quelles démarches entreprendre ? Comment, tout simplement, se faire comprendre ? (l’utilisation des dialectes est un marqueur social ; le père s’exprime de manière très malhabile).
Leon Dai nous montre un homme écrasé, méprisé par la société, qui existe à peine à ses propres yeux. Sa fille, seule, le regarde et le voit avec amour (« Même dans l’eau profonde, quand je regarde, je regarde, à force de fixer l’eau, je te vois »). Faible, clochardisé, il ne se formalise même pas d’être traité comme un chien, ou pire encore. Envers et contre tout, il conserve un bon sourire, s’excusant presque d’importuner les autorités pour une histoire si simple et intime. Mais, peu à peu, face à tant d’injustices et de surdité, l’homme va tenter de se révolter…
Evidemment, le film mérite d’être vu, ne serait-ce que pour le témoignage qu’il représente. Toutefois, si l’émotion est inévitable (la petite fille et ses immenses yeux tristes, le père au bout du rouleau, sont saisissants de naturel), certaines longueurs (la course d’une administration à l’autre ; des scènes de plongée très lentes) et une musique un peu tire-larmes empêchent d’être réellement bouleversé.
Sur un sujet très proche, on avait préféré le beau film japonais Nobody Knows de Hirokazu Koreeda (des enfants totalement livrés à eux-mêmes dans un appartement de Tokyo ; prix d’interprétation masculine à Cannes en 2004)

Je ne peux pas vivre sans toi, de Leon Dai (Taïwan, 2009), avec CHEN Wen-Pin, CHAO Yo-Hsuan, LIN Chih-Ju. Sortie le 27 octobre.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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