Cinema

Isabelle Manquillet, monteuse : « Au départ, c’était un métier de femmes »

Isabelle Manquillet, monteuse : « Au départ, c’était un métier de femmes »

08 mars 2018 | PAR Yaël Hirsch

Du 14 au 18 mars, le cine?ma du 4e arrondissement de Paris, le Luminor accueille le Festival « Les Monteurs s’affichent » et permet aux hommes et aux femmes de l’ombre de prendre la parole sur des films qu’ils ont montés. Pour nous parler de son métier et des femmes qui l’exercent, nous avons rencontré Isabelle Manquillet, monteuse de nombreux films, dont Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore qu’elle présentera le samedi 17 mars à 20h.

En tant que monteuse, vous rendez-vous parfois sur le tournage des films ou tout se passe-t-il en studio ?
Il y a certains monteurs qui sur le plateau. Moi j’évite. Je passe s’il y a un pot un soir pour rencontrer les autres collaborateurs du film mais pas pour être utile. Je ne veux surtout pas connaître les secrets de fabrication ! Quand le réalisateur arrive dans la salle de montage, il est préoccupé par tout ce qui s’est passé sur le plateau. Il a une idée de ses rushs, il sait qu’il y a de bonnes choses, de moins bonnes. Le regard du monteur est alors précieux pour lui car il est le premier spectateur des rushs, avec un regard plus objectif.

C’est pareil de travailler avec un réalisateur et une réalisatrice ? Est-ce qu’il y a une complicité qui peut être différente, un climat entre filles ?
Entre filles ou avec des garçons c’est pareil. J’ai des relations aussi fortes avec une femme qu’avec un homme. Ça n’est pas systématique, on n’est pas lié de la même façon à tout le monde. Les thèmes abordés sont diffe?rents d’un film à l’autre. Par exemple, Isabelle Czajka travaille beaucoup autour de la problématique de la famille, de la femme à laquelle je suis très attachée. Clément Cogitore est sur d’autres thématiques qui ne me touchent pas moins. Donc les relations sont différentes mais l’intensité est la même.

Y a-t-il plus de femmes que d’hommes qui sont monteurs ?
Il y autant d’hommes que de femmes je dirais, même si au départ c’est un métier de femme. Elles travaillaient effectivement dans les laboratoires, s’occupaient des ruhs et étaient les petites mains du re?alisateur. Le poste de monteuse n’existait pas vraiment.
Au fur et a? mesure de l’histoire du cine?ma, la narration des films s’est peu à peu complexifie?es, et il a fallu organiser ce re?cit, le structurer. Le me?tier de monteuse a alors vraiment e?te? nécessaire et reconnu. Mais au départ il était question de femmes dans des laboratoires avec des ciseaux qui assemblaient les bouts de pellicule. Aujourd’hui, il y a autant d’hommes que de femmes, même si les hommes sont sans doute mieux payés que les femmes, mais c’est à vérifier et dans quelles proportions…

Travailler dans le cinéma, aurait-ce été différent si vous aviez été un homme ?
Je ne me suis jamais posée la question. J’en sais rien. J’ai vu des jeunes monteurs demander des salaires plus importants que celui de monteuses expérimentées. Je me suis posée la question, oui. Je me suis dit “comment ils font pour être aussi sûrs d’eux et imposer un salaire qui pour un débutant est bien supérieur à celui d’une femme qui a 20 ans d’expériences et une filmographie incroyable ?». Ça Je pense que cela vient de l’éducation. Personnellement je n’ai pas de regrets par rapport à ma carrière. J’ai pris mon temps, j’ai trois enfants. Sans doute cela a influé sur elle, mais ça fait partie de mes choix de vie.

Les prises de consciences qui font suite à l’affaire Weinstein ont-elles un impact dans votre métier?
Non cela n’a pas d’impact pour nous, monteuses. Moi je n’ai jamais ressenti de harcèlement ou choses comme ça dans le milieu. Mais je ne côtoie pas tout le monde du cinéma. Ce qui s’est passé à Hollywood est monstrueux, et à une échelle qui je pense en France n’existe. Maintenant, l’égalité des salaires homme/femme c’est important, j’espère que cela va bouger, et pas seulement dans le cinéma.

Votre filmographie est très diverse. Tous les genres vous intéressent?
J’ai monté mon premier long-métrage avec Isabelle Czajka, et c’était pour elle aussi une première expérience de long. On a donc un peu grandi ensemble. Et ensuite les rencontres se sont faites grâce aux producteurs à la recherche de monteurs pour leurs re?alisateurs. Ça s’est passé comme ça pour Clément (Cogitore). Je l’ai rencontré pour monter Parmi nous un de ses derniers courts-métrages, et la collaboration s’est prolongée avec Ni le ciel ni la terre. Et Dernièrement j’ai monté un film de zombies qui est sorti le 7 mars, La Nuit a dévoré le monde, de Dominique Rocher. Depuis on me propose d’autres films fantastiques ! Mais j’ai préféré m’engager sur un documentaire sur des femmes en prison. C’est cette diversité de genre qui me plait, la découverte d’univers et d’artistes très différents.

C’est assez solitaire le travail de monteur ?
C’est variable. En général je commence par regarder tous les rushs avec le réalisateur, je prends des notes, puis je fais un premier montage seule. Le réalisateur vient voir régulièrement le travail, on rectifie ensemble, et à la fin de cette première étape on travaille tout le temps ensemble. Donc, non ce n’est pas très solitaire. On se nourrit de ce que le réalisateur a en tête, de ce qu’il raconte, de ce qu’il a envie de voir. Le travail du monteur consiste à lui montrer ce qu’il a envie de voir avec la matie?re qui existe, qui n’est pas toujours celle qu’il aurait voulu avoir. Il arrive qu’une séquence montée ne corresponde pas à ce qu’il avait imaginé. Mais cela ne ne veut pas dire qu’elle est ratée. Cela veut dire qu’il faut l’adapter au récit, et lui trouver des points d’ancrage différents.

Sortir de l’ombre pour parler d’un film dans un festival comme Les Monteurs s’affichent, ca se passe comment?
Notre association, Les Monteurs associés a imaginé et crée ce festival (3eme édition cette année) pour remettre à l’affiche des films qui sont restés trop peu en salles. Ces films comme Ni le ciel, ni la terre, sont des films que l’on aime beaucoup et ces projections sont l’occasion aussi de parler du montage. Donc après ces projections il y a un débat avec le public où il s’agit d’expliquer comment le montage s’est déroulé, notre collaboration avec le réalisateur, quel a été le chemin de nos réflexions pour trouver la forme finale du film.

Vous rencontrer entre monteurs, cela arrive souvent ?
Oui, l’association organise aussi des re?unions mensuelles sur des the?matiques très diverses, techniques, artistiques, des rencontres de « couple » monteurs/re?alisateurs.

Vous enseignez aussi? Qu’est-ce qui vous tient à coeur dans la transmission?
La semaine dernière j’étais à La fémis (pas de majuscule) avec des étudiants en première année, tous débutants, mais qui ont quand même une bonne culture cinématographique, des bons réflexes, d’analyse. Ils sont face à des situations de montage pas très compliquées en soi, mais qui sont comme des premières fois. C’est assez touchant de les guider. Plus que de l’enseignement, c’est un encadrement. On leur explique comment regarder des rushs, y voir les faiblesses, les forces, raconter une histoire. Ce qui m’intéresse dans l’enseignement c’est de transmettre,de mettre des mots sur une pratique et il m’arrive parfois d’apprendre de nouvelles choses à leur contact !

D’un point de vue technique, et d’un point de vue de société, est-ce qu’il y a des choses qui ont beaucoup changé dans le montage depuis que vous avez commencé le métier ?
Oui, j’ai commencé en 1995, en 2000 au moment où les systèmes virtuels arrivaient en France. Il y a eu 10 ans de flottement entre la pellicule et le numérique avant que ce dernier ne s’installe définitivement. Le plus gros changement a été celui de la composition de l’e?quipe de travail. Et On est passés d’équipe de 3 personnes (stagiaire, assistant, monteur) à une équipe où souvent le monteur est seul avec son réalisateur. Autant vous dire qu’on se sent bien seule et souvent débordée au détriment de notre travail sur la narration du film ! Sans compter que notre métier s’apprend en observant le travail du monteur ce qui pose un sérieux problème de formation de nos futurs monteurs. Il y a toujours des gens qui apprennent dans les e?coles, et d’autres sur le tas. Aujourd’hui, cette deuxième catégorie d’assistants a beaucoup plus de mal à se former aux rudiments du métier. Et cela fait parti des préoccupations des Monteurs associés.

visuel (c) Isabelle Manquillet

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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