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[Interview] Table ronde David Cronenberg : « Accepter la réalité du corps humain »

[Interview] Table ronde David Cronenberg : « Accepter la réalité du corps humain »

20 mai 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

On a à peine vu son film Maps to the stars (lisez notre critique) qu’il nous l’explique. Quelle chance. David Cronenberg en table ronde, au sommet de l’hôtel Mariotte. Non loin, les acteurs, dont le tout jeune Evan Bird, s’activent.

David Cronenberg 2Pourquoi avoir articulé l’enfer d’Hollywood, et la destruction d’un ordre familial ?

David Cronenberg : Hollywood peut apparaître comme une sorte de famille. Avec ses dysfonctionnements. Les foyers en sont des modèles réduits. Avec la famille dépeinte dans le film, vivant à Hollywood, j’ai isolé un exemple. Tout autour de Benji règne la pression du succès. Lorsque je me rends à Hollywood, je constate les arrangements auxquels sont contraintes les familles pour vivre. C’est très destructeur. De plus, vous constaterez que le personnage joué par Julianne Moore reste un enfant. Tous sont aussi vulnérables. Ils ne sont pas adultes. Et ils sont livrés à la rapacité d’Hollywood.

Parlez-nous de votre travail avec Bruce Wagner [scénariste du film, et par ailleurs écrivain].

David Cronenberg : Il m’a envoyé un roman, qui racontait son histoire, en fait : le parcours d’un gars semblable au personnage joué par Robert Pattinson dans Maps to the stars, qui est chauffeur à Hollywood, dans le but de devenir acteur ou scénariste. C’est intéressant: il avait comme épigraphe le poème de Paul Éluard, « Liberté ». Bruce et moi, nous essayions de faire un projet ensemble depuis des années. Le script de Maps to the stars a dix ans, en fait. C’est parce que nous nous connaissons très bien que le film a sa forme actuelle. Ça a pris du temps, du fait de problèmes de co-production. De toute façon, pour Julianne, qui était là dès le début, il était bon de faire ce film non pas à quarante ans et quelques, mais à plus de cinquante ans. Pour qu’il n’ait pas des retombées négatives sur sa carrière.

Dans le film, les personnes peintes sont-elles des monstres ? Pour vous, en arrive-t-on aujourd’hui à un état de nouvelle monstruosité ? Avec la chirurgie esthétique, par exemple ?

David Cronenberg : Ces phénomènes partent de la réalité du corps humain, dans lequel s’opèrent des changements. Cette réalité fait peur, on ne veut pas l’accepter. Chaque époque, dans l’histoire de l’humanité, a été obsédée par la question de l’âge. Nous sommes génétiquement orientés vers la jeunesse. Lorsque vous cherchez un partenaire sexuel, vous cherchez quelqu’un de jeune. Qui témoigne d’une bonne santé… C’est quelque chose d’enfoui en vous, profondément. Nous avons ce culte, en Occident. Dans certaines cultures, c’est la sagesse à laquelle on voue un culte.

Dans le travail avec votre chef opérateur, aviez-vous des références picturales ?

David Cronenberg : Peter Suschitzky, mon chef op’, a beaucoup de références picturales. Au début, on travaillait sur les couleurs… Mais on a bientôt abandonné. Lorsque l’on compose une scène, la subjectivité est très présente. Vittorio Storaro, célèbre chef opérateur, disait à certains moments: « Cette actrice, c’est le soleil, elle sera toujours habillée en orange. Et cet acteur, toujours en bleu. » Ensuite se posait le problème de l’effet de leur rencontre à l’écran.

Les motifs des génériques de début et de fin semblent trop simples, à la limite de la naïveté…

David Cronenberg : C’est leur but. Certaines personnes ont des étoiles tatouées, qui doivent rappeler les petites villes d’où ils viennent. Elles sont extrêmement naïves, ces cartes stellaires.

Dans les années 80-90, on avait l’impression que vos films s’employaient à ouvrir les corps humains, afin de regarder leur intérieur. En ce début de XXIème siècle, il semble désormais que vous cherchiez à ouvrir les âmes de lieux bizarres. Avez-vous le sentiment de vous concentrer, maintenant, sur des objets plus vastes ?

David Cronenberg : Tous les artistes sont obsédés par le corps humain. C’est pour cette raison qu’ils s’emploient à le peindre, ou à le capter avec autant d’attention. Dans les années 80, j’ai trouvé ma façon de traiter ce sujet, en me servant du cinéma de science-fiction, ou du cinéma d’horreur. A présent, je ne vois pas de différence. J’ai juste adopté un autre moyen de représentation: la forme du drame.

Parlez-nous du roman que vous écrivez actuellement.

David Cronenberg : Il est déjà écrit. En France, il sortira chez Gallimard. Je ne dirai rien dessus. Tout ce que vous pouvez savoir, c’est que le français y tient une grande part. Il se passe à Paris. Mais vous devrez le lire: il est trop compliqué à expliquer.

Propos recueillis par 9 journalistes.

Visuel : David Cronenberg dans Resurrection (1999)

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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