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[Interview] Laurent Laffargue, « Les Rois du Monde »

[Interview] Laurent Laffargue, « Les Rois du Monde »

02 septembre 2015 | PAR Matthias Turcaud

Laurent Laffargue a, depuis plus de vingt ans, une carrière très riche comme metteur en scène de théâtre et d’opéra – respectivement trente et huit mises en scène au compteur. Il passe aujourd’hui au cinéma avec Les Rois du Monde, épatante et éclatante adaptation, opératique, théâtrale, pleine de souffle et de force, de sa propre pièce Casteljaloux, qu’il avait commencée par jouer seul en scène. Rencontre avec un homme passionné et passionnant.

Mettre en scène une pièce de théâtre, un opéra ou un film, est-ce que c’est si différent que ça ou voyez-vous surtout des similitudes ? 

Laurent Laffargue : Pour moi, tout cela est lié. La grande différence, c’est la machine, c’est-à-dire l’outil. La machine du cinéma est lourde, c’est d’ailleurs ce que je disais sans arrêt pendant le tournage : on sent que tout l’art du cinéma est de faire quelque chose de léger à partir de quelque chose de lourd. A l’opéra cela dit il y a aussi des machines très lourdes. Tout est compté au cinéma, il y a un rapport au temps très particulier. Mais dans mon travail avec les comédiens et ma manière d’appréhender l’histoire que je raconte, il n’y a pas de différence, parce que ma préoccupation essentielle c’est le sens.

Vos références sont-elles plutôt théâtrales ou cinématographiques ?

L. L. : Elles sont cinématographiques. De toute façon, que je fasse un spectacle de théâtre ou un opéra, mes références sont toujours cinématographiques. Elles sont bien sûr théâtrales, je viens de là, j’ai dû faire cinq ans d’études de théâtre. L’opéra, on m’a demandé d’en faire un à 28 alors que je n’y connaissais absolument rien, et j’ai eu de la chance, parce qu’ils m’ont gardé. Il ne faut pas se rater à l’opéra, parce que c’est un milieu très élitiste, et je ne venais pas de l’opéra. Enfin, pour en revenir à la question, je suis assez cinéphile et je fais beaucoup référence au cinéma en répétition – au théâtre ou à l’opéra ; d’ailleurs ça se ressent dans mes mises en scène. Quand j’avais monté Terminus de Daniel Keane au théâtre de la Ville, j’avais rencontré Jean-François Lepetit qui avait produit Trois hommes et un couffin et il m’avait proposé de produire mon premier film à l’époque. J’avais trente ans et il m’a demandé de tout arrêter pour me consacrer au cinéma – parce que faire un film c’est quand même un travail de Romain -, et, à ce moment-là, je n’étais pas prêt. Grâce à Mathieu Bompoint, mon producteur, et à bien d’autres d’ailleurs, j’y arrive enfin.

La fin peut faire penser à celle de La Horde sauvage.

L. L. : Oui, bien sûr je vois ce que vous voulez dire, mais j’ai d’autres références. J’ai écrit une tragédie, avec comme modèle Hector et Achille ; enfin plutôt une tragi-comédie, ce que les frères Coen et les Américains en général appellent une « comédie loufoque ». J’ai une grande admiration pour les frères Coen, ils arrivent à allier l’humour, la tragédie, la violence ; ce ne sont pas des gars qui se tapent dessus pendant un quart d’heure sans avoir un bleu, on n’est pas dans l’entertainment.

On peut penser aussi au théâtre élisabéthain, Shakespeare, avec ce mélange de rire et de larmes. A un moment on voit dailleurs une affiche d’Othello.

L. L. : Absolument, je vous remercie de le dire. Ca a été d’ailleurs une bataille pour moi de faire un film choral – on vous conseille toujours de vous concentrer sur un seul personnage, évidemment c’est plus facile d’écrire un seul personnage que sept ou huit comme il y en a dans mon film -, mais Shakespeare ne s’embarrasse pas de ça. J’en ai monté trois quand même de lui – Le Songe d’une nuit d’été, Othello et Beaucoup de bruit pour rien -, et il est évident que je m’en influence. Tchekhov, lui aussi, ne s’embarrasse pas d’écrire l’histoire d’un seul personnage : dans La Mouette, même si c’est Nina le personnage principal, il y a d’autres personnages très écrits et très importants. C’est peut-être dû à un manque de scénaristes – qui ne sont pas assez valorisés dans ce pays, tout comme les monteurs -, ou alors tout simplement parce que c’est plus difficile d’écrire plusieurs personnages et de faire s’emboîter tout ça.

Que vous apporte le cinéma que ne vous apporte pas le théâtre ?

L. L. : Le théâtre m’apporte déjà beaucoup, mais j’ai toujours été fasciné par le cinéma et si je peux faire un film pourquoi m’en passer ? Mon métier c’est raconter des histoires. Aujourd’hui je peux dire que je suis un artisan, j’ai acquis une science, on peut me donner n’importe quoi entre les mains et je le monte au bout de deux mois, mais ça ne m’interesse plus de faire quelque chose de plus. J’ai tenu pour cela aussi à faire un film vital, nécessaire, proche de l’auto-fiction et de choses qui me tiennent vraiment à coeur.

Sergi Lopez a été votre premier choix ?

L. L. : Oui, avec Frédérique (ndlr : Moreau, la co-scénariste du film) on y a pensé très tôt. J’aurais aimé tourner avec Patrick Dewaere aussi, mais il n’existe plus. Sergi Lopez est un acteur rare qui arrive à passer en un clin d’oeil d’une tendresse à une violence extrême – dans Harry un ami qui vous veut du bien pour lequel il avait eu le César il le faisait mais en deux temps.

Vous l’aviez vu dans Tango libre de Frédéric Fonteyne ? Il y joue aussi un taulard …

L. L. : Oui, c’est vrai. Il est mieux dans mon film (rires). Avec Cantona ce sont deux monstres, deux mammouths qui se confrontent : 94 et 104 kilos face à une femme qui tient la route avec 51 kilos : Céline (ndlr : Sallette). Il fallait une sacrée actrice et c’est une sacrée actrice. Je suis très heureux de mon casting, ce ne sont pas que de grands comédiens, ce sont de grandes personnes.

Un de mes moments préférés du film est l’apparition de Céline Sallette, nue, dnas le point de vue de Sergi Lopez. Comment l’idée vous est-elle venue ?

L. L. : Céline Sallette est ma compagne. Plus sérieusement, elle est dans la réalité qu’elle vit avec Eric Cantona, mais en fait elle reste un fantasme, c’est ça l’idée : une admiration, un désir, un rêve. On voit bien de toute façon qu’elle n’est pas à sa pace. Le film aurait pu s’appeler partir. Elle devient le Pygmalion de Romain, le jeune comédien qui part à sa place.

Propos recueillis par Matthias Turcaud et Elias Msaddek le vendredi 28 août 2015 à l’Hôtel Hannong, 15 rue du 22 novembre, à Strasbourg.

Crédit photo : droits réservés.

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Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

One thought on “[Interview] Laurent Laffargue, « Les Rois du Monde »”

Commentaire(s)

  • cosme

    Super et dérangeant, j’ai bcp amé , même si la fin nous scotche littéralement ! Et si c’était ça la vie , au moins un peu , au moins celle dont on rêve ? Merci

    septembre 13, 2015 at 14 h 16 min

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