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Julia Ducournau (Grave):  » Il m’était impossible de présager d’un tel parcours »[Interview]

Julia Ducournau (Grave):  » Il m’était impossible de présager d’un tel parcours »[Interview]

01 mars 2018 | PAR Donia Ismail

Elle est l’une des révélations de la scène cinématographique de 2017. Julia Ducournau a remis au goût du jour le film de genre avec Grave, ballet-pantomime sulfureux où le cannibalisme est lyrique. Dans quelques jours, elle sera aux Césars où son premier long-métrage est nommé six fois, rien que ça. À quelques jours de la journée de la Femme, TouteLaCulture.com a décidé de dédier une page à l’une des — rares — réalisatrices françaises. Rencontre avec l’une des figures de la nouvelle génération du 7ème Art.

Donia Ismail: Six nominations aux Césars, pour un premier long-métrage c’est énorme. Est-ce qu’en pleine préparation du film, vous vous attendiez à un tel succès populaire, mais aussi de la critique?

Julia Ducournau: Je crois que, nommés ou pas, cette année a consacré la naissance de plusieurs jeunes cinéastes faisant preuve de maîtrise et d’audace, ce qui laisse beaucoup à attendre des années à venir.
En ce qui concerne mon travail sur Grave, il m’était impossible de présager d’un tel parcours. Surtout pas en prépa où la seule chose qui nous obsède est de faire le meilleur film possible, le film rêvé, donc on ne pense absolument pas à l’après à ce moment-là.

D: Faire un film de genre en France, c’est un gros pari. Pourquoi s’être lancé dedans?

JD: Je crois qu’il m’est difficile de m’exprimer différemment, pour le moment en tout cas. Je ne me suis jamais dit « Tiens si je faisais un film de genre ». Ce que j’ai dans la tête, les images que j’ai envie de mettre en scène, les histoires qui me travaillent, appartiennent au paysage que l’on appelle « de genre », mais pour moi elles sont juste l’expression de mes préoccupations, de mes envies… C’est comme ça que ça me vient.

D: Grave, en partie, réhabilite l’image du film de genre en France….

JD: J’espère surtout que l’enthousiasme récemment montré pour le genre est le signe d’un changement durable dans notre culture et non d’une mode. Je crois non seulement à la nécessité d’introduire plus de diversité dans l’expérience que l’on propose au spectateur, mais surtout à la nécessité de ne plus juger le potentiel d’un film sur l’étiquette que l’on peut ou pas lui coller. Mon film mélange les genres, et il a toujours été important pour moi qu’on ne puisse pas le ranger dans une case étroite par facilité ou intérêt. J’aime les films qui me font passer du rire aux larmes aux frissons, qui me font me sentir pleine et vivante pendant 2 heures. J’aime m’interroger sur l’objet que je viens de voir sans que l’on me donne les réponses. Car ce sont ces films que l’on porte longtemps en nous.

D: Dans votre film, on navigue entre horreur et humour. Vous citiez dans une interview ces mots d’Hitchcock « le suspens n’a pas de raison d’être sans le rire ». En quoi l’humour permet-il la réalisation de votre film?

JD: L’humour est, selon moi, le meilleur outil pour faire advenir l’horreur et le drame. L’humour permet l’identification au personnage d’une part (je dis souvent que, si un personnage me fait rire dès le début du film, je serai acquise à sa cause jusqu’à la fin), mais il permet également de créer une confiance et donc une tension potentielle si cette confiance vient à être déjouée.

 

D: L’univers de Grave, semble être un monde qui vous inspire depuis longtemps. J’ai même lu quelque part que vous aviez regardé Massacre à la tronçonneuse à huit ans. Pourquoi cet attrait si prononcé?

JD: Je me le demande moi-même. En effet, ça a toujours été le cas. Mes premiers émois littéraires je les ai eus avec les Histoires Extraordinaires d’Edgar Poe que je n’ai jamais cessé de relire. Mon conte préféré était Barbe Bleue… J’étais très craintive petite, et je crois que m’intéresser à ce genre de récits me permettait de me confronter à ma peur et donc de la maîtriser. Un peu comme sur un plateau de cinéma en fait.

D: L’un des thèmes principaux du film, c’est la transformation du corps. Thème qui apparaissait dans Mange, un de vos premiers court métrages. Pourquoi cette obsession du corps?

JD: Je crois que ce qui m’obsède le plus est la métamorphose du corps plutôt que le corps. Le corps de la femme a toujours été un terreau de fantasmes, et donc la proie d’une réification certaine. Quitter cette peau qui ne nous appartient plus parce qu’on nous l’a prise, pour s’en créer une nouvelle, rien qu’à nous, vierge des diktats sociaux et des regards extérieurs, me semble être la condition nécessaire de notre survie. Et, plus généralement, la métamorphose, c’est l’anti-déterminisme par excellence. C’est la liberté.

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D: Ces derniers mois, on a suivi avec intérêt ce qui se produisait dans le monde du 7ème Art. Les femmes prennent la parole et se font entendre. En tant que rare réalisatrice femme en France, quel est votre point de vue?

JD: Je crois que ce qui est essentiel c’est que ce mouvement venu des Etats-Unis a permis aux voix de nombreuses femmes de toutes professions, de tous pays, de tous milieux sociaux de s’élever. Les actrices US qui se sont engagées ont permis de donner une visibilité et une force d’action à un état de sidération et de révolte partagé par des millions de femmes dans le monde… depuis longtemps ! Je souhaite que ce qui se joue en ce moment soit une véritable révolution et non une réaction temporaire. Les femmes ont pris conscience de leur force en tant que groupe, maintenant il faut s’organiser afin qu’aucun retour en arrière ne soit possible. C’est déjà le cas aux Etats-Unis, ça commence en France. Mais la question de l’égalité, de la diversité et du vivre ensemble nous concerne tous, elle n’appartient pas qu’aux femmes.

D: On le sait, la majorité des réalisateurs sont des hommes. Comment on compose en étant une femme dans un monde essentiellement masculin comme celui du cinéma, où par la même occasion l’image de la femme n’est pas au meilleur stade ?

JD: Il faudrait définir ce que vous entendez par « l’image de la femme n’est pas au meilleur stade » car ce n’est pas d’une mauvaise réputation que nous pâtissons, mais de discriminations parfois actives parfois rentrées, où les stéréotypes ont valeur d’arguments. J’ai le sentiment que l’on va beaucoup plus dire d’une réalisatrice qu’elle est « difficile » ou même « chiante », simplement parce qu’elle impose sa vision et sait ce qu’elle veut. Ce qui est le minimum quand on fait ce métier ! Un homme qui sait diriger son équipe aura, lui, « de la personnalité » ou « un univers singulier ». Cela paraît anecdotique mais ne l’est en réalité pas du tout quand il s’agit de convaincre des décideurs de financer des projets. Avec qui iriez-vous ? La personne difficile, ou celle qui a de la personnalité ?
Dans le milieu du film genre, une femme qui se retrouve là est forcément complètement cinglée, un homme sera un « geek » tout au plus.
Je n’ai pas de solution miracle pour composer avec cela. Pour ma part, je poursuis mon chemin et essaye d’ignorer le reste. Mais ça endurcit, c’est sûr.

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D: Grave est réalisé par vous, une femme, et deux des trois personnages principaux sont également des femmes. Est-ce que c’était un choix « féministe » de votre part ou une simple coïncidence?

JD: Il y a aussi des rôles d’hommes dans mon film, des rôles très importants même ! Je compte bien écrire des rôles principaux masculins dans ma vie. Et puis féminins à nouveau aussi. Et transgenre. Et aussi fluides que possibles. Des personnages qu’on ne pourrait pas mettre dans des cases ! Un(e) cinéaste scénariste doit pouvoir se projeter dans n’importe quel personnage. C’est notre métier. Pourquoi la question de mon genre vous paraît-elle si importante ? Elle ne m’effleure jamais moi.

D: Un futur projet en route? Si oui, Garance Marillier aura-t-elle encore le premier rôle?

JD: Je suis en train d’écrire mon prochain film. En général, j’essaye de ne pas trop penser aux acteurs pendant l’écriture, surtout pour mon rôle principal, afin de ne pas me laisser influencer et d’écrire avec la plus grande liberté possible. Et puis il y a la question de l’âge du personnage, il ne pourra pas toujours être en adéquation avec celui de Garance dans la vie… Bref, ce qui est sûr c’est qu’il y aura toujours une place pour Garance dans mes films, que ce soit pour des rôles principaux, des petits rôles ou pour une scène… Elle fait partie de ma famille.

Grave de Julia Ducournau est disponible en DVD, Blu Ray et VOD.

visuel: © Pieter De Ridder / © 2016 Wild Bunch

Puissante mise en scène d’ELLA d’Herbert Achternbusch par Yves Beaunesne
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Donia Ismail

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