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[Interview] John Michael McDonagh « Calvary n’est pas un film anticlérical, c’est un film contre l’autorité »

[Interview] John Michael McDonagh « Calvary n’est pas un film anticlérical, c’est un film contre l’autorité »

13 octobre 2014 | PAR Yaël Hirsch

Alors que la projection de la veille du nouveau film de John McDonagh, Calvary, a été une révélation, Toute La Culture est allée l’interviewer un samedi matin ensoleillé au Festival du Cinéma Américain de Dinard. Rencontre pour parler de foi sur la terrasse du Grand Hôtel, avec un génie d’aspect un peu ours, qui a su peser chaque mot pour parler de son nouveau film où il retrouve l’immense Brendan Gleeden pour un parcours à la fois douloureux et plein de grâce et d’humanité…

Après le gardien (dans L’Irlandais, son premier film nldr) et le prêtre allez vous balayer tous les métiers traditionnels ?
Non, en fait mon prochain film parlera d’un paraplégique …

Est-ce un deuxième film dédié à l’Irlande ?
Non tout ce qui se passe dans le film aurait pu se passer dans un autre pays, même s’il est sur que pendant longtemps l’Eglise était liée au pouvoir politique qui  lui a laissé faire certains abus. La prise de conscience des actes pédophiles commis par certains prêtres, comme celle du fait que certaines sœurs ont enlevé leurs enfants à des filles-mères pour les donner à des familles est un sujet qui bouleverse vraiment les Irlandais. On le retrouve évoqué de front dans peu de films. Peut-être Philomena de Steven Frears l’an dernier. Mais parler notamment de la question de la pédophilie demandait à la fois à ce qu’on ancre le film dans un lieu et à ce qu’il parle à l’universel.

Quel est votre lien à l’Irlande et à la religion catholique ?
L’Irlande, c’est pour moi les vacances d’été. J’ai grandi dans le Sud de Londres dont je porte l’accent. J’ai tourné l’Irlandais dans les paysages d’où vient mon père et, du coup j’ai décidé de tourner Calvary dans la contrée de naissance de ma mère. Pour ce qui est de mon rapport à la religion catholique, je suis un peu comme le petit garçon du film : j’ai été enfant de chœur. Aujourd’hui je suis pour la liberté individuelle et je ne cherchais surtout pas à faire un film anticlérical. Calvary met aussi en question le politique et les excès de la finance, c’est plutôt un film contre les autorités.

Si je me rappelle bien, vous aviez aussi placé un petit garçon du même genre dans votre premier film, est-ce vous ce gamin ?
Peut-être. Ici, dans sa relation bourrue et décomplexée au garçon, on voit que le prêtre se comporte très normalement. Il n’a aucun problème à le charrier ou à rester seul avec lui après la messe. Il est tout de suite rassurant. Plus tard, la scène où l’enfant peint sur la plage sert à préfigurer la suite…

Votre prêtre est un « bon » prêtre et on a l’impression que c’est précisément parce qu’il n’est pas corrompu que les habitants de son patelin lui en veulent, d’où vient cette agressivité ?
Quand j’ai réfléchi à la manière d’aborder ce personnage, dans un contexte où tant d’enfants ont pu être violés par des prêtres, il m’a semblé que le modèle du prêtre mauvais ou pervers était trop attendu. Je trouvais plus intéressant l’idée de filmer un bon prêtre qui est menacé au début du film et de tourner tout ceci comme un thriller ou un livre d’Agatha Christie. Je voulais qu’on se demande tout le film s’il allait mourir et par la main de qui…

Mais pourquoi sont-ils tous si agressifs avec ce bon prêtre qui les écoute et qui ne leur a rien fait ?
Parce qu’à la fois le prêtre représente ce qu’ils voudraient être et qu’ils ne peuvent pas être. C’est un peu comme dénoncer quelqu’un qui, lui, ne dénonce pas de communistes aux autorités maccarthystes des années 1950. Si quelqu’un est trop pur, il peut susciter le ressentiment et être le foyer d’un climat de suspicion. En plus, ce prêtre est très intelligent, il analyse la condition humaine et dit toujours la vérité à son interlocuteur. Il parle pour éveiller, par pour aider ses ouailles à se sentir mieux. Et certains lui en veulent. Comme par exemple l’homme d’affaires que tout son argent n’intéresse pas vraiment qui n’a plus la foi et qui pousse la provocation très loin.

Pas tous tout de même, il y a sa fille, même si elle n’a pas la foi. Et le personnage de Teresa joué par Marie-Josée Croze
Et il y a le vieil homme. Au début je voulais qu’il soit aussi odieux, mais c’est Brendan, qui est plus émotif que moi qui m’a convaincu de laisser un personnage un peu neutre, de ne pas accabler trop son personnage. Sa fille, oui, elle lui fait de la peine mais elle ne le fait pas exprès. Je trouvais bien que leur explication sur la foi et l’absence de foi ait lieu dans le confessionnal. Et puis Teresa est le seul personnage vraiment habité par la grâce qui lui redonne de la force au moment où il est sur le point de partir et de tout abandonner. C’est un très beau personnage, absolument indispensable…

Comment avez-vous dirigé l’actrice pour le rôle ?
C’est elle qui a fait. J’ai tendance à très peu parler avec mes acteurs. On fait une répétition, c’est tout.

Tout de même, il est bien accablé ce prêtre : d’abord il doit s’adapter à un contexte moderne, ensuite, il va écouter même les pires criminels et enfin, tous le menacent, l’agressent, le réprimandent et voire même le blessent alors qu’il ne leur veut que du bien et qu’il juge très peu. Ya-t-il quelque chose de la Passion du Christ dans son calvaire?
Oui sur des questions comme l’adultère ou l’homosexualité, même si le Vatican n’a pas fait d’aggiornamento, en tant que prêtre d’une « communauté », il doit s’adapter et comprendre certaines choses. Ce qui est bien, au contraire de la plupart des prêtres entrés au séminaires à 18 ans et qui ne savent rien de la vie, c’est que lui a eu une famille, a perdu sa femme et elevé une fille avant de devenir prêtre. Il sait ce que c’est que le désir, la sexualité, et beaucoup de sentiments humains. Et en face de lui, il trouve des gens tous dans le malaise, tous agressifs parce qu’ils se sentent seuls et abandonnés. Mais comme il le dit lui-même aucun n’est une « cause perdue »…
Et le calvaire c’est le lieu où le Christ a été crucifié, mais aussi le chemin qu’il a effectué. Mais ici dans le film on ne l’a pas découpé en 13 stations. J’ai plutôt voulu suivre les 5 étapes classiques du deuil.

Ce qui est intéressant c’est aussi qu’on a l’impression qu’il a bien délimité son domaine d’intervention : au début du film il est là pour écouter des âmes torturées et les aider à trouver la paix. Il n’est pas là pour faire de la psychologie pour servir de déversoir de leurs misères à des
Individus sans gêne. Mais après sa visite au tueur en série, on a l’impression qu’il a du mal à poursuivre cette distinction essentielle…
Oui, le serial killer lui dit quelque chose de très dur : « C’est Dieu qui m’a fait, dites-moi qu’il sait me comprendre ». Et c’est tellement dur qu’à partir de là, le prêtre a peur, il se laisse un peu décourager… Et pourtant, c’est un bon prêtre…

Calvary, de John Michael McDonagh, avec Brendan Gleeson, Chris O’Dowd, Aiden Gillen, Kelly Reilly, Dylan Moran, Domhnall Gleeson, M. Emmet Walsh, UK, Twentieth Century Fox. Sortie le 26 novembre 2014.

Visuel : © yael hirsch

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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