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[Interview, Dinard 2015] Rencontre avec David Leon, réalisateur de « Orthodox »

[Interview, Dinard 2015] Rencontre avec David Leon, réalisateur de « Orthodox »

05 octobre 2015 | PAR Yaël Hirsch

Acteur reconnu (RocknRolla de Guy Ritchie, la série Vera aux côtés de Brenda Blethyn) le charismatique David Leon est passé derrière la caméra pour plusieurs courts-métrages reconnus et récompenses en festivals. Son premier long au titre efficace : Orthodox, nous plonge dans un quartier juif religieux de Londres. Une fresque où la tension grimpe sans que jamais aucun cliché ne vienne mettre en cause la finesse du film. Notre coup de cœur à Dinard porté par un duo d’acteurs immenses : Michael Smiley (interview à venir) et Stephen Graham qui incarnent respectivement le patron d’une salle de boxe et un homme juif religieux addict au combat et bataillant pour rester dans sa communauté tout en devenant lui-même. Rencontre avec un jeune réalisateur à suivre de près....

Pourquoi avez-vous commencé par tourner une version « courte » de Orthodox ?
On a tourné le court-métrage presque comme un pilote. Pour nous c’était une manière de montrer aux investisseurs le ton du film qu’on voulait faire. Le court-métrage faisait 25 minutes et on a utilisé environ 18 minutes de ce court dans le long. Donc on n’a plus du que lever des fonds pour un film de 70 minutes et non 90 minutes. On n’aurait pas pu faire ce film sans ce dispositif mais ça a créé pas mal de challenges. On a gardé les mêmes acteurs mais par exemple Giacomo qui joue le personnage du jeune Daniel avait 16 ans quand on a tourné le court, un an et pas mal de centimètres en plus pour le tournage du long…

Où se déroule le film, exactement ?
Ça se passe dans une enclave du Nord de Londres qui s’appelle Stanford Hill et qui est à la limite du quartier multiculturel et branché Hackney. D’un côté de la route qui départage les quartiers vous avez ce village polonais du 19e siècle où une communauté vit selon les lois du judaïsme orthodoxe, et de l’autre, c’est la brassage de Hackney.

Vous venez d’une famille religieuse ?
Ma famille n’a jamais été religieuse mais j’ai toujours été conscient de la différence entre mes grands parents. Mon père vient d’une famille juive, ma mère chrétienne et ils m’ont laissé le choix de ma religion. En conséquence, je suis devenu non religieux. Mais en tant que culture, le judaïsme me fascine…

Est-ce que le personnage de Benjamin est vraiment orthodoxe ? Sa femme ne porte pas de perruque, il passe un plat au micro-ondes à Shabbat
J’ai toujours été intéressé par cette communauté. Pas par la religion mais par la culture. J’ai passé du temps dans le quartier et fait des recherches et j’ai été inspiré quand j’ai vu un garçon être bizuté et violenté. Et je me suis demandé quel serait son avenir et comment il allait se souvenir de ce moment. Surtout dans le contexte orthodoxe où les demandes sont si hautes. Dans ce cas-là nombreux sont ceux qui se conforment aux règles et il y en a quelques uns qui se rebellent. Le personnage principal Benjamin est pris entre deux mondes : entre sa foi, sa loyauté à sa famille et la culture mainstream qui l’a accepté avec la boxe. Il porte certains signes de l’appartenance orthodoxe dans la barbe légère, dans le costume, mais pas assez pour correspondre aux critères de la société. Mais pas tout à fait assez pour la communauté. C’est un boucher cacher, il a repris la boutique de son père, mais comme il ne respecte pas toutes les règles, les membres les pus orthodoxes ne viennent pas chez lui. Parce que Benjamin ne répond pas à tous les critères du monde orthodoxe, il est mis au ban. On ne peut pas hésiter, dans ce monde là. Faire comme il fait lorsqu’il célèbre Shabbat avec Daniel, mais passe un plat au micro-ondes ce qui est strictement interdit selon les rites juifs. Pour moi le film ne parle pas de religion mais d’un clash culturel entre deux pôles.

La communauté juive orthodoxe fonctionne-t-elle comme une petite mafia ?
Le mot mafia ne convient pas. Ce serait un jugement de valeur que le film n’exerce pas sur cette communauté. Mais il est vrai qu’il y a une proximité et des liens très forts entre les membres de la communauté. Tout le business est fait en interne, ils ont leurs services de police, si quelqu’un a besoin d’argent on lui prête au cœur de la communauté. Ce n’est pas une généralisation, mais c’est un portrait qui repose sur des vraies recherches que j’ai faites, sur des individus particuliers.

La communauté sacrifie-t-elle Benjamin ?
Le personnage de Monsieur Goldberg essaie d’aider Benjamin à de nombreuses reprises. Il met une maison à sa disposition quand il sort de prison alors que tout le monde lui a tourné le dos. Déjà dans l’enfance et que Benjamin choisit la boxe, il amène la honte sur sa famille. Il se réfugie dans le club de boxe et sa famille veut se débarrasser de la honte et « fait shiva » pour lui (rituel de deuil). Mais déjà Monsieur Goldberg dit au père de benjamin de faire attention, qu’il y a parfois des choses plus importantes que la loi et l’honneur et qu’il risque de ne jamais revoir son fils…Il y a quand même l’idée que Benjamin a choisi son chemin, après sa, avec sa femme et ses enfants, même s’il vit au milieu des autres juifs orthodoxes, il se bat constamment pour être accepté.

Le combat que Benjamin mène pour être lui-même tout en restant en relation avec sa famille, sa communauté et sa foi, dépasse-t-il le cadre des hassidim ?
Dans toutes les communautés, il faut vivre selon les règles établies et c’est un sentiment universel que de se sentir jugé ou rejeté parce qu’on ne respecte pas les règles sociales. Quand on grandit, on a beau avoir effectivement beaucoup plus de liberté individuelle que Benjamin face à cette communauté et à cette culture juive très strictes, il n’empêche qu’on a tous à un moment l’impression qu’il va falloir satisfaire ses parents, satisfaire ses proches.

Quelle rédemption Benjamin cherche-t-il ?
L’intrigue avance de manière non linéaire. En prison, Benjamin perd les choses qui comptaient le plus pour lui : sa femme et ses enfants. Et il se demande si c’est parce qu’il n’a pas été un assez bon juif ? De mon point de vue pas. Il a juste fait des mauvais choix. Étaient-ils « mauvais » au sens religieux ou juste humains ? Quand Benjamin va voir le rabbin, ce dernier lui dit que c’est parce qu’il n’observe pas les commandements qu’il a tout perdu. Alors que c’est peut-être juste parce qu’il n’est pas assez fort et ferme dans ses décisions.

Shannen est un vrai personnage de méchant ?
Fondamentalement tous les personnages ont des qualités qui se transforment en défauts. Shannen est un méchant, un manipulateur. Quand ca va mal, il est sans pitié et sauve avant tout sa peau. Mais il y a aussi une vraie générosité chez lui et une vraie amitié à l’égard de Benjamin.

La dernière image pointe Israël comme une « Terre promise » …
Oui, c’est là où sont les enfants de Benjamin. Ça fonctionne symboliquement. Et on ne sait pas si Benjamin va réussir à attraper son avion pour les retrouver. J’ai voulu rester sur ce doute et laisser le public trancher.

Vous allez continuer à filmer le même milieu ?
J’aurais aimé faire un autre film sur la communauté juive et prendre une autre perspective, car c’est fascinant mais non. Nous travaillons sur un nouveau projet qui s’appelle l’Albatros. C’est un pêcheur qui vit dans le nord-est de l’Angleterre, qui a de gros problème à faire son travail avec la situation économique et les régulations européennes actuelles. Et donc, il utilise son bateau pour transporter des réfugiés. C’est encore un personnage marginal…

Photo : Sylvain Lefevre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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