Cinema

Interview de Rachid Bouchareb, cinéaste de Hors-la-loi

22 septembre 2010 | PAR Coline Crance

Laboiteàsortie a rencontré Rachid Bouchareb pour la sortie de son film Hors-la-loi. Film très controversé avant même sa projection dans les salles, Rachid Bouchareb nous a reçu en toute simplicité et répondu de façon sincère à nos questions en mettant toujours en avant son amour inconditionnel pour le cinéma. Ce film qui fait date dans l’histoire franco algérienne, reste avant tout un grand moment de cinéma et un événement majeur dans les salles obscures en cette fin de mois de Septembre.

 

Qui est Hors-la-loi pour vous ? Pourquoi ce titre ?

L’expression « Hors-la-loi » apparaissait beaucoup dans la presse à l’époque après la guerre d’Algérie. Il désignait le FLN mais les résistants en général contre l’occupation française. Cette expression était souvent entendue et utilisée dans les radios, le journal télévisé. Référence cinématographique ? Pas vraiment au départ, c’est avant tout une référence historique. On cherche un titre qui soit le plus proche de la réalité évoquée. Certes une fois que l’on a trouvé ce titre qui marche, il est d’autant plus fort qu’il fait aussi écho à pleins de références cinématographiques, le film noir, le western.., genre que l’on retrouve dans mon film.

En tournant Indigènes , aviez-vous déjà en projet de tourner Hors-la-loi. Si oui pourquoi avoir choisi de tourner London river entre les deux films ?

Hors-la-loi est un projet de longue haleine. Je l’ai porté pendant cinq ans. Dès le tournage d’Indigènes, j’en ai discuté avec mes acteurs : Jamel Debbouze, Roschdy Zem, Samy Bouajila… Je savais que c’était avec eux que je voulais tourner ce deuxième opus. Bernard Blancan était aussi pour moi le quatrième acteur idéal pour porter ce film. Ayant déjà mes acteurs, c’est avant tout le long travail d’archives, de documentations que j’ai effectué, qui m’a pris, avec mon scénariste Olivier Lorelle, beaucoup de temps. Je pense donc que j’ai eu envie de me lancer dans un projet moins lourd que Horslaloi et peut-être de prendre du recul. J’ai tourné alors en vingt jour London River, film plus intimiste qui m’a permis de me replonger dans Horslaloi par la suite.

Quelle a été votre réaction face à la polémique qui s’est faite d’emblée, avant même la projection de votre film ?

J’ai été surpris. Quelque part cinquante après les protestations contre la Bataille d’Alger, Le petit soldat de Jean Luc Godard, les contestations sont restées les mêmes. Mais pour autant, je reste assez confiant. La France reste pour moi, une terre de liberté. Malgré les différentes polémiques ou pressions qu’il y a eu, le film est resté en sélection officielle au Festival de Cannes. La censure ne s’impose donc pas et j’espère qu’il en restera ainsi. Je pense que c’est important de parler de cet épisode de l’Histoire française et algérienne. Il n’est pas vrai de penser qu’il est peut-être encore trop « tôt ». La plus grosse partie de la population française aujourd’hui est née dans les années cinquante, soixante. Elle n’a donc pas connu directement la guerre et on peut même dire qu’aujourd’hui nous parlons à la troisième, voir quatrième génération des témoins directs de cette époque.

Dans votre film , le FLN n’est pas toujours montré sous son meilleur jour, quelles ont été les réactions en Algérie à la fois en amont du projet et en aval, quand il a été projeté en salle ?

Il n’y a eu aucune réaction contestataire. Le film a été très bien accueilli que ce soit en amont ou en aval du projet. Il ne faut pas oublier que le scénario est basé sur des témoignages recueillis auprès des personnes ayant appartenu à la Fédération de France, auprès des responsables de l’époque que j’ai rencontré et qui m’ont confié un certain nombre d’anecdotes. Ils sont d’ailleurs venus voir le film à Alger. A aucun moment , il ne se sont sentis trahis. Ils ont même été plutôt émus et touchés. Certes, le cinéma reprend ses droits , mais au fond quand eux racontent leur histoire cinquante, soixante ans après , que reste-t-il ? Des souvenirs , de l’action, des sensations qu’ils transmettent chacun à leur manière à leur famille ou à leurs amis… Et tous ces sentiments et ces souvenirs divers , je les ai compris et retrouvés à travers mon travail sur les décors, les costumes et dans la façon dont j’ai donné vie à mes personnages.

Comment expliquez-vous que par exemple aux USA , il y a une réactivité immédiate vis à vis de leur Histoire, exemple le Vietnam ou l’Irak, et en France comme on l’observe par ce film, 65 ans après, encore une réelle «  frilosité » ?

Oui effectivement , aux États-Unis , un grand nombre de film sont déjà sortis sur l’Irak, par exemple. En ce qui concerne la société française, je ne pense pas pouvoir l’expliquer. J’imagine que c’est lié à une tradition typiquement française. Le cinéma français fait peu de films politiques , contrairement à l’Italie par exemple. Quoique j’ai l’impression qu’aujourd’hui, le cinéma français a tendance à rompre avec cette tradition. Je ne sais pas si c’est un courant durable, peut-être que ce n’est qu’une passade. Mais j’ai entendu dire que Denis Podalydès projetait de tourner un film sur Nicolas Sarkozy , d’autres films plus politiques sont aussi en train d’être tournés, donc rien n’est réellement cloisonné , ni défini.

Quel a été votre rapport et les limites dans l’élaboration de ce film entre la fiction et le devoir de l’Histoire notamment par le soin tout particulier que vous apportez à la photographie dans votre film ? Au fond pour vous, est-ce avant tout un geste de cinéma plus que celui d’un engagement vis à vis de la mémoire algérienne ?

Dans mon film , j’ai privilégié la fiction. Le spectateur quand il va au cinéma , veut voir un film de fiction, se sentir touché, transporté. Il a un goût du dépaysement, du voyage et de l’action. Si j’avais voulu faire un film « historique », je me serais tourné vers le genre du documentaire. Non pour moi , Horslaloi est un grand film d’époque qui nous replonge dans le Paris des années cinquante : Pigalle, les cabarets , la fascination pour la boxe … J’ai donc tout particulièrement soigné l’esthétisme de mon film , à travers la photographie, le choix des costumes et des décors. Ce travail esthétique, artistique m’a pris presque plus de six mois. Il représente une grande part dans l’élaboration de mon film.

Dans ce film avez-vous utilisé des anecdotes personnelles, familiales, amicales pour construire votre scénario ?

J’ai utilisé des témoignages divers : ceux de militants actifs, non actifs .. Ils m’ont raconté comment on se retrouve en prison, comment au sein de la prison, on reçoit pour mission de construire une réseau .. J’ai aussi rencontré des sportifs qui ont connu des pressions et ont eu l’interdiction de représenter la France en compétition quelles que soient leurs disciplines. Puis bien évidemment, j’ai aussi mon propre passé. Mes souvenirs d’enfance, des choses que j’ai vues, entendues, racontées, m’ont aidé à comprendre et ressentir ce film.

Dernière question, quels sont les films sur la guerre d’Algérie qui vous ont le plus marqué et touché ?

Deux films : la Bataille d’Alger et Chroniques des années de braise de Mohammed Lakdar-Hamina , palme d’or à Cannes en 1975.

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Coline Crance

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