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Interview d’Ursula Meier, réalisatrice de L’enfant d’en haut

Interview d’Ursula Meier, réalisatrice de L’enfant d’en haut

12 avril 2012 | PAR Olivia Leboyer

TLC a vu L’enfant d’en haut à la Berlinale, où il a remporté le Special Award Silber Bear. Un beau prix, atypique, original, qui ressemble à Ursula Meier : mais, pour nous, il méritait largement l’Ours d’or ! De très loin, L’enfant d’en haut était le film le plus marquant de la Berlinale (voir notre critique). TLC a rencontré Ursula Meier, pour une conversation libre et chaleureuse.

Le film se déroule dans une petite station de ski très chic : le contraste entre le luxe affiché, quasiment irréel, des touristes et la vie quotidienne dure, âpre, des gens du coin, des locaux, est parfaitement restitué !

Oui, ce contraste est très frappant. Une station de ski vit véritablement quelques mois par an. Le reste du temps, le calme revient, il ne se passe presque rien. Les locaux vivent de ce business, le luxe leur est très familier et, dans le même temps, ils en restent seulement spectateurs. Il y a une frontière entre leur vie quotidienne, faite d’économies, de calculs, et ces riches qu’ils côtoient. C’est un petit microcosme très dur, où la place de l’argent est centrale.

L’enfant d’en haut, c’est Simon, douze ans, qui vole compulsivement du matériel de ski, pour exister : on ne veut de lui nulle part, ni en bas (où il habite avec sa sœur), ni en haut, où il tente de trouver sa place.

Simon (Kacey Mottet-Klein, qui jouait déjà dans Home d’Ursula Meier, et qui incarnait Gainsbourg enfant dans le Gainsbourg, vie héroïque de Johann Sfar) est constamment rejeté : par sa sœur, Louise (Léa Seydoux), qui ne sait pas l’aimer ; par tous ceux qui le surprennent en train de voler. Du coup, il se tourne tout entier, d’un bloc, vers cette activité de rapines. En attrapant des objets, en les accumulant, avec frénésie, il ressent moins fortement le vide, le manque, qui l’habitent en permanence. Ce jeune garçon vit dans l’inquiétude, sans jamais savoir si Louise sera à la maison (un petit gourbi) à son retour, ni quelle sera son humeur. Pour survivre, pour tenir debout, il s’invente cette vie, en haut, où il peut prendre, revendre, trafiquer, comme un adulte. Pour avoir enfin quelque chose de tangible : de l’argent, à défaut d’amour…

Kacey Mottet-Klein est un Simon exceptionnel ! Il a quelque chose du Petit criminel de Doillon ou du Jean-Pierre Léaud des 400 coups !

Oui, Kacey a une intensité incroyable. Après Home, j’avais très envie de tourner de nouveau avec lui et de lui écrire le rôle principal. J’avais beaucoup aimé Le Petit Criminel. En revanche, je n’ai pas pensé aux 400 coups. Plutôt à L’Argent de poche, de Truffaut, ou encore à L’enfance nue de Pialat. D’ailleurs, c’est drôle, j’ai longtemps eu l’affiche de L’Argent de poche dans ma chambre ! Je travaille énormément avec mon inconscient, en fait !
C’est amusant, dans L’enfant d’en haut, Kacey porte le même pyjama que dans Home. J’ai beaucoup observé Kacey, dans la vie courante, au restaurant : sa manière de parler, ses gestes. On a beaucoup travaillé là-dessus. D’ailleurs, le plus difficile à jouer, pour lui, ce n’était pas l’émotion, les scènes de complicité ou de heurts avec Léa Seydoux, mais c’était vraiment de parvenir à garder ce rythme, cette vitesse, dans les mouvements. Voler, ça demande énormément de technique ! Dans une scène, Kacey devait effectuer toute une série de gestes très précis : regarder à droite et à gauche, enfiler sa cagoule, emballer son hamburger tremper un doigt dans sa glace, prendre le sac, tout cela en un seul plan !

Ce qui est très frappant, ce sont les réactions des adultes : disproprotionnées ! Comme s’ils ne voyaient pas qu’ils ont affaire à un enfant…

Ce qui est terrible, c’est que Simon parvient à attirer spontanément les gens : il est mignon, il a du charme, il lui est facile de lier connaissance et de se faire accepter par les touristes. Mais, tout aussi vite, ces gens-là se désintéressent de lui. Ils ne lui prêtent qu’une légère attention, très passagère. Et ceux qui le découvrent en train de voler ou de mentir se sentent lésés ou trahis, alors même que ces objets ne sont pour eux que des broutilles ! Ils ne voient tout simplement pas la détresse de cet enfant et ils en viennent à oublier son âge, à le traiter comme un adulte qu’il n’est pas encore. La riche touriste (Gillian Anderson, extraordinaire ! Emballée par le scénario, elle a accepté ce second rôle et le joue remarquablement !), comme le cuistot qui pourtant ressemble à un Simon plus âgé (Martin Compston : le jeune homme du bouleversant Sweet Sixteen de Ken Loach en 2002 !), chacun est pris dans sa vision du monde ou dans ses problèmes. Pas de place pour Simon ! Dans ce drôle de monde, entre le haut et le bas, on a beaucoup pensé à l’univers du conte. Le personnage de Gillian Anderson apparaît comme une princesse de conte de fées. Le chef cuisinier joué par Jean-François Stévenin a quelque chose d’un ogre !

Simon et Louise sont toujours en décalage, dans l’incompréhension : mais, par instants, ils se retrouvent par le jeu, le rire.

Le jeu a une place essentielle dans leur relation : Louise aime Simon, mais elle ne sait pas le montrer. En jouant, ils retrouvent une forme d’insouciance, de liberté, mais seulement pour de courts instants. Quand cela s’arrête et qu’ils sont face à face à table, ils ne trouvent plus les mots pour se parler. Simon regarde Louise avec une telle fierté, un tel amour ! Il est si heureux de lui rapporter un blouson, ou un jeans ! Il tente désespérément de s’accrocher à elle : soit elle le rejette, soit, tout simplement, elle part avec un homme, vers autre chose. Louise est incapable de fixer son attention longtemps, elle a besoin de s’évader, de fuir. Simon se sent comme un boulet pour Louise. Mais elle revient tout de même vers lui, il y a un amour, mais qui ne peut pas s’exprimer normalement.

Il est rare de voir un paysage de montagne au cinéma : la blancheur de la neige s’accorde très bien avec les sentiments des personnages. Entre la beauté aveuglante et le vide, la désespérance, entre le vertige et la pureté ? Une page blanche, une neige qui révèle autant qu’elle efface ?

Oui, la neige exprime tout cela. Et, précisément, le film se clôt au moment de la fonte, ce moment si particulier… La fin du film, ouverte, laisse d’ailleurs une petite place pour un espoir.

L’enfant d’en haut, de Ursula Meier, Suisse/France, 97 minutes, avec Léa Seydoux, Kacey Mottet Klein, Martin Compston, Gillian Anderson, Yann Tregouet, Johan Libereau, Gabin Lefèvre, Jean-François Stévenin. Sortie le 18 avril 2012.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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