Cinema
[Festival Lumière, Jour 5] Duvivier et Kurosawa

[Festival Lumière, Jour 5] Duvivier et Kurosawa

17 octobre 2015 | PAR Laurent Deburge

Tandis que les Festivaliers attendent avec ferveur et impatience l’arrivée de Martin Scorsese, Prix Lumière 2015, que nous verrons samedi, nous continuons l’exploration des chefs d’œuvres du patrimoine restauré que propose le Festival Lumière de Lyon.

Julien Duvivier, encore et toujours lui, n’a pas usurpé sa réputation de noirceur et de pessimisme, au moins en ce qui concerne la sélection de ses films présentés au Festival. Avec Panique (1946), adaptation des Fiançailles de Monsieur Hire, de Simenon, on touche à l’horreur collective, celle de la rumeur, de l’antisémitisme larvé qui finit en lynchage, quand tout un quartier (Villejuif reconstruit dans les studios de la Victorine à Nice), s’en prend à un individu qui a le défaut de ne pas se plier aux conventions sociales ni de frayer au café du commerce. Un cadavre de femme est retrouvé dans un bosquet, et tous les regards se tournent vers le personnage taciturne et trop digne incarné par un Michel Simon remarquable de subtilité et de secret. Viviane Romance rempile en femme fatale, 10 ans après La Belle Equipe, avec cette fois une gravité nouvelle.

Panique est un très grand film de Duvivier, une superbe adaptation, au montage nerveux et à l’interprétation parfaite. La scène de la fête foraine et des auto-tamponneuses est saisissante de cruauté et d’efficacité. L’objectif de réhabilitation de Julien Duvivier comme réalisateur de premier plan, au même titre que Jean Renoir ou Marcel Carné est atteint, si l’on considère le réalisateur dans sa spécificité, ses fulgurances en termes de dialogue, de photographie ou de direction d’acteurs, avec le fond de désillusion qui lui est propre et relève d’un réalisme qui n’a rien de « poétique », ce qui ne le rend que plus puissant.

Akira Kurosawa est une autre figure mythique du cinéma mondial mise à l’honneur du Festival Lumière, avec une série de films produits par la Toho et restaurés par Wild Side, avant une prochaine ressortie en salle par Carlotta.

C’est au cinéma Opéra que nous découvrons Je ne regrette rien de ma jeunesse (1946), mélodrame politique aux dimensions métaphysiques. C’est un film sur l’engagement total de l’être, sur les sacrifices et la responsabilité qu’impliquent une liberté totale, porté par un magnifique personnage féminin incarné par l’actrice Setsuko Hara, qui deviendra la muse d’un autre maître japonais, Yasujiro Ozu. Yukie est la fille d’un professeur de l’université de Kyoto banni en raison de ses conceptions trop libérales du droit pénal dans un contexte autoritaire et militariste. Elle est courtisée par une bande d’étudiants, mais épousera celui qui ira jusqu’au bout de son engagement révolutionnaire, Ryukichi Noge. Par fidélité amoureuse et morale, elle rejoindra les parents paysans de Noge pour les aider aux travaux des champs, tandis qu’ils sont ostracisés et considérés comme traîtres par le reste des villageois.

Réflexion politique intransigeante, évocation d’un destin sans faille, de la droiture d’une conduite à travers les retournements de l’histoire, le film de Kurosawa intime un respect moral presque religieux et met en scène un personnage principal féminin bouleversant de courage.

Nous enchaînons avec un autre film d’Akira Kurosawa, Vivre dans la peur (1955), essai sur la folie et la terreur nucléaire. Le vieil industriel Kiichi Nakajima, étonnamment interprété par un Toshirô Mifune grimé (l’acteur avait 35 ans), vit dans la peur d’une attaque nucléaire et souhaite faire déménager sa famille au Brésil. Ces derniers portent plainte devant le tribunal des affaires familiales afin de placer de chef de famille sous tutelle. C’est au médiateur interprété par Takashi Shimura de juger si les craintes du patriarche sont fondées. La réflexion est toujours pertinente : si la raison nous pousse à rester indifférent à ce qui semble inévitable et hors de notre portée, n’est-ce pas une folie plus grande encore qui laisse les sociétés impassibles face à des menaces réelles et généralisées ? En ces temps de préoccupations sans cesse reportées au sujet du destin écologique de la planète, le film de Kurosawa s’avère être d’une portée très actuelle.

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