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Festival international du film politique de Carcassonne : l’humain au cœur

Festival international du film politique de Carcassonne : l’humain au cœur

11 décembre 2018 | PAR Alexis Duval

Du 4 au 8 décembre, l’imprenable cité de l’Aude a été le théâtre de la première édition d’une nouvelle manifestation qui a su donner matière à penser sur la place du citoyen.

 

Qu’est-ce qu’un film politique en 2018 ? La première édition du Festival international de Carcassonne a fait le choix de répondre à la question par une sélection éclectique. En vingt-cinq longs-métrages, dont onze en compétition, ce sont autant de visions du septième art sur les sociétés d’hier et d’aujourd’hui qui étaient proposées au public de la cité médiévale de l’Aude, venus en nombre découvrir l’événement.

Organisée par l’association Regard Caméra, la manifestation, qui a notamment rendu hommage à Jacques Audiard, visait tous les publics. “Jamais la société, nos régimes, nos vies, ont tant exprimé le besoin de parler de la chose publique (…). Dans un tel contexte, se rappeler l’importance de l’art et de la culture (…) paraissait essentiel”, a affirmé Etienne Garcia, le délégué général et directeur artistique du festival, par ailleurs président de Regard Caméra. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que pour une première, c’était une première réussie parce qu’humaine et ouverte sur le monde.

Plusieurs jurys étaient invités à distinguer les longs-métrages en compétition. Côté fictions, le jury professionnel (Anne-Laure Bonnel, Grégory Gatignol, Saïda Jawad, Salam Jawad, François Marthouret, Liliane Rovere, Richard Sammel) a attribué trois prix au film iranien La Permission (sorti en salles le 28 novembre) de Soheil Beiraghi. A Toute La Culture, on a eu deux coups de cœur – trois avec l’irrésistible et diablement original Tout ce qu’il me reste de la révolution, vu (et adoré) au Festival du film d’Arras. Retrouvez l’interview de la réalisatrice, Judith Davis :

Avec Genesis, c’est la violence de la société hongroise qui se voit mise en images de manière sublime. Trois personnages, trois histoires, trois chapitres : le long-métrage signé Arpad Bogdan surprend dans son propos mais aussi et surtout dans sa forme chapitrée et ses destins qui s’entremêlent. Celui d’un enfant rom de 9 ans victime d’une infâme attaque raciste contre lui et sa famille, celui d’une adolescente dont le petit ami a de mauvaises fréquentations et celui d’une avocate qui s’apprête à défendre un client coupable d’un crime odieux. La figure de l’eau est omniprésente dans ce tableau âpre d’une société hongroise traversée par le racisme. Plusieurs plans d’une beauté invraisemblable contrebalancent l’horreur et la dureté du propos. On espère pour Genesis, à qui le jury professionnel du Festival international du film politique de Carcassonne a décerné une mention spéciale, qu’il trouvera un distributeur en France.

Autre film salutaire (et salué par le prix de la réalisation), Les Invisibles de Louis-Julien Petit. Autant le dire : on n’attendait rien d’un film dont le scénario laisse craindre un déferlement de bons sentiments. Ce troisième long-métrage n’en est pas dépourvu, mais va beaucoup plus loin : il retrace le parcours de femmes sans domicile fixe dont la structure d’accueil doit fermer à la suite d’une décision municipale. Pour les aider à se réinsérer, elles sont épaulées par une escouade de femmes prêtes à tous les sacrifices et toutes les falsifications de documents. Après Les Bonnes Intentions de Gilles Legrand, le cinéma français réussit enfin à produire des comédies sociales à l’anglaise, légères dans la forme et lourdes de sens. Les Invisibles est une illustration pleine d’espoir de la solidarité qui brave tous les interdits. Au casting, on retrouve Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvovsky, toutes excellentes. Mais ce sont celles qui incarnent les fameuses “invisibles” qui portent le film : Déborah Lukumuena (la géniale Maïmouna de Divines) et surtout Adolpha Van Meerhaeghe, qui crève l’écran.

« Au temps où les Arabes dansaient », œuvre courageuse et indispensable

Toujours dans la sélection fictions du Festival de Carcassonne, impossible de ne pas évoquer le raté que constitue The Front Runner, du pourtant talentueux Jason Reitman (Thank You For Smoking, In The Air) : Hugh Jackman y incarne Gary Hart – du moins tente d’incarner, tant l’acteur canadien semble faire peu de cas de sa partition. L’homme était l’ultrafavori à l’investiture démocrate pour la présidentielle de 1988 et a échoué lamentablement à la suite de la révélation de relations extraconjugales, pratique honnie dans une Amérique pudibonde. Après les frasques de Bill Clinton ou les polémiques autour des meurs de Donald Trump, s’intéresser à Gary Hart étonne. Cette chronique d’un naufrage annoncé ne décolle pas, ne prend aucune envergure et finit par ennuyer.

La deuxième fiction américaine de la sélection, Le Secret des Kennedy, revient sur l’épisode de Chappaquiddick. Par son sujet, elle est un peu plus intéressante : elle évoque comment le sénateur du Massachusetts Ted Kennedy a réussi, par un cruel coup de génie stratégique, à surmonter l’affaire de la mort d’une de ses conseillères politiques, Mary Jo Kopechne, dans un accident de voiture qu’il a causé. Même si le film met un peu trop de temps à s’installer et à se trouver, il donne à voir la dynamique qui a mené le dynaste à renoncer à la candidature à la présidence des Etats-Unis (sa première réaction après l’accident est : “I’m never going to be président of the United States”), mais à poursuivre avec succès sa carrière au Sénat américain grâce à une déclaration publique dont la sincérité lui a attiré la faveur de ses électeurs. 

Au rayon documentaire, on retiendra Au temps où les Arabes dansaient, de Jawad Rhalib. Une oeuvre courageuse qui interroge plusieurs artistes venus du Maroc, de Belgique, de Palestine, d’Egypte et d’Irak sur l’évolution de la place de l’art et sur la dégradation des libertés individuelles dans leurs pays respectifs. Pour appuyer le titre élégiaque, le réalisateur a eu recours à des vidéos d’archives époustouflantes dont on imaginait pas qu’elles existassent. Il y a cinquante ans encore, les images sensuelles de chanteuses ou de danseuses étaient pléthore à la télévision des pays du monde arabe. Les témoignages, riches et éclairant, questionnent la censure dans des sociétés menacées par le fondamentalisme religieux. Au temps où les Arabes dansaient opère une réhabilitation passionnante et indispensable de l’histoire culturelle.

Quant à Depuis Mediapart, il reprend en 2017 la technique d’immersion auquel avait eu recours Yves Jeuland pour Les Gens du Monde dans le cadre de la campagne présidentielle de  2012. Cette fois-ci, ce n’est pas le quotidien du soir, mais dans celle du pure-player Mediapart, que dirige Edwy Plenel, figure journalistique ultracharismatique, que la documentariste Naruna Kaplan de Macedo a posé sa caméra. Le film commence avec l’affaire Denis Baupin, début 2016 et se poursuit jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron. Comment le service politique a couvert cette campagne passionnante parce qu’incertaine et jalonnée de rebondissements (non-candidature de François Hollande, affaire François Fillon…) ? Réalisé avec très peu de moyens mais beaucoup d’idées et de bienveillance, Depuis Mediapart donne à voir des journalistes passionnés par le débat et qui ne cessent… de douter. Un film de journalisme qui n’est pas destiné qu’aux seuls journalistes et qui devrait trouver son public à sa sortie en salles en mars 2019.

Visuels : AD

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Alexis Duval

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