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[Festival Biarritz Amérique latine] »El Amparo » retour sur le massacre de 1988 près de la frontière Vénézuela-Colombie

[Festival Biarritz Amérique latine] »El Amparo » retour sur le massacre de 1988 près de la frontière Vénézuela-Colombie

30 septembre 2016 | PAR Olivia Leboyer

ElAmparo

Sobre et tendu, ce premier film revient sur un fait tragique : le 29 octobre 1988, à El Amparo, une erreur de l’armée a causé la mort de 14 pêcheurs, pris par erreur pour des guérilleros. Maquiller l’accident, escamoter les deux rescapés, semble le plus logique pour les autorités.

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Le massacre de El Amparo, à la frontière entre le Vénézuela et la Colombie, révèle la position très précaire des villageois du coin. Au chômage, les hommes se regroupent chaque jour pour discuter, boire du rhum et, à l’occasion, pêcher. Chez eux, dans leurs cahuttes, les femmes tiennent le ménage, fortes et sans illusion. Un beau matin, une petite troupe de quinze copains s’embarque pour s’acquitter d’une commande de poissons pour un propriétaire terrien. Avant, ils ont chipé une grosse poule chez la sœur de l’un d’eux, déposée chez la grand-mère d’un autre, qui doit la cuisiner pour le soir.

Le premier quart d’heure installe le climat de cette vie rustique, faite de petits accommodements et de plaisanteries bon enfant. Rober Calzadilla nous épargne intelligemment la scène du massacre : nous suivons l’embarcation sur le fleuve, avec une note de musique très légèrement inquiétante, puis un plan du crépuscule sur l’eau qui dort et nous passons au lendemain. Au village, les femmes mettent un peu de temps à s’inquiéter, habituées à voir leurs hommes découcher. Mais l’une d’elles, enceinte, commence, tout doucement, à semer le vent de panique. D’autant que le journal télévisé vient d’annoncer la mort de 14 guérilleros dans la région. Serait-ce eux ? Même le brave policier local peine à se rendre à l’évidence, tant la bande de pêcheurs a l’air inoffensif. Des guérilleros, eux ? Ou bien l’un d’entre eux, qui aurait entraîné les autres ? Le doute s’immisce. Deux rescapés, de retour à El Amaparo, sont immédiatement placés en cellule et interrogés sans relâche. Pour tout le monde, ce serait plus simple qu’ils avouent être des guérilleros. Mais pour ces pauvres pêcheurs qui n’avaient presque rien et qui ont tout perdu, la vérité est la seule chose à laquelle ils peuvent se raccrocher. « Nous sommes partis pêcher » martèlent-ils avec conviction, refusant de signer la déclaration qui arrangerait bien l’armée : « Vous ne nous connaissez pas et nous ne vous connaissons pas, alors rentrez chez vous » lancent-ils à l’avocat chargé de les convaincre. Chez eux, chez la grand-mère qui a perdu fils et petit-fils la même journée, c’est El Amaparo, ce petit bled désolé, où ils sont enracinés.

Rober Calzadilla n’use d’aucun effet forcé, se contentant de filmer, sur le visage fermé et candide des deux compagnons d’infortune, le choc et ses conséquences. Un film qui émeut par sa simplicité.

El Amparo, de Rober Calzadilla, Vénézuela/Colombie, 99 min, avec Vicente Quintero, Giovanni Garcia, Vicente Pena. Festival Biarritz Amérique latine 2016, en compétition.

visuels: affiche et photo officielles.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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