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Étrange Festival 2022 : Prix et dernières raretés projetées

Étrange Festival 2022 : Prix et dernières raretés projetées

21 septembre 2022 | PAR Geoffrey Nabavian

Au terme de l’édition 2022 du passionnant Festival, le Grand Prix Nouveau genre vient couronner Sick of myself, découvert à Cannes 2022 aussi. Avec un dernier jour de projections marqué par Je, tu, elles…, film rare avec de la valeur.

Au terme d’une édition qui a su attirer deux mille spectateurs de plus que l’an d’avant, l’Étrange Festival a décerné son Grand Prix Nouveau genre à l’un des douze longs-métrages de sa Compétition internationale. C’est Sick of myself qui sort gagnant cette année, donc. La comédie noire norvégienne, en plus d’être assez jusqu’au-boutiste dans ses mises en scène, s’avère il est vrai très bien filmée. On est donc légitimement en droit de la préférer à La piedad, rendu très terne par ses effets de symbolique écrasants, ou à Life for sale, dont le sujet en or, d’abord bien traité, se perd sous des masses de concepts et de confusions. A noter que Sick of myself a été projeté, et remarqué, au cours du Festival de Cannes 2022 : il figurait dans la sélection de la section Un certain regard (notre critique ici). Il va donc être acheté par Canal+ dans l’optique d’une diffusion télé.

Les spectateurs, invités à voter à l’issue des projections des films figurant en Compétition pour le Grand Prix, permettent à La Fuite du capitaine Volkonogov de remporter le Prix du public. Les russes Alekseï Chupov et Natalia Merkulova y suivent un agent de l’U.R.S.S., qui désobéit aux ordres de Staline et part soudainement s’excuser auprès de toutes ses victimes directes ou indirectes. Un long-métrage projeté, lui, durant la Mostra de Venise 2021 également. Et côté courts, le Grand Prix va à Airhostess 737, de Thanasis Neofotistos : il s’attache seize minutes durant à une hôtesse de l’air très étrangement perturbée par son nouvel appareil dentaire. Un Prix du public est également remis à un court : il couronne Plan-plan cul-cul d’Alexandre Vignaud, qui peint sur dix-sept minutes une orgie entre animaux à laquelle se joint un extraterrestre avec une tête très bizarre, en appelant à l’œuvre de Phil Mulloy.

Une dernière journée marquée par l’œuvre de Peter Foldès

Exhibant en cette année 2022 des raretés alléchantes, le Festival a fait traverser des continents, réels et fictifs, très divers. Avec à chaque fois des qualités. Si, au sein de la rétrospective L’Âge d’or du cinéma farsi, la production déjantée de 1967 Diamond 33 arborait un aspect pas totalement au diapason de l’atmosphère « Étrange Festival », il n’en reste pas moins qu’il étonnait pas mal par son rythme et ses séquences d’action nombreuses, réglées de manière bien fluide et ludique. Une production d’espionnage échevelée pas du tout à oublier. Si, parmi les quelques choix proposés par Dominik Moll, Le Château de la pureté d’Arturo Ripstein s’est avéré classique dans sa mise en scène, il a su néanmoins faire émerger une ambiance assez vénéneuse par moments, et offrir des prestations d’acteurs et d’actrices très convaincantes et intenses. Une œuvre de 1973 à ne pas négliger, tout de même. De même, si dans le cadre de la grande rétrospective consacrée au réalisateur japonais Masahiro Shinoda, Orine la proscrite, datant de 1977, a paru quelque peu classique dans sa mise en scène, il n’en est pas moins resté beau, hanté par un feu profond, et surtout pimenté par quelques bizarreries stimulantes : peinture d’une maison pour femmes aveugles à bonne hauteur, mort suggérée dans le silence via quelques éléments macabres… Un drame à garder un tout petit peu en tête, aussi.

A ce titre, cependant, c’est le rare long-métrage Je, tu, elles… qui a constitué le plat de résistance. Précédé, lors de sa projection, du sympathique court-métrage de 1989 Aller à Dieppe sans voir la mer, signé par le compositeur de musiques de films Nicolas Errera et constituant une sorte d’épopée folle d’un homme prenant le train, comme ça, pour la Normandie – avec dans le rôle central Patrick Timsit – Je, tu, elles… a su imposer, au final, sa nature d’objet filmique très curieux, réalisé avec des moyens limités mais toujours très convaincant.

Tourné en 1969, il est signé par Peter Foldès, mort en 1977 et créateur d’animation, souvent commandée par l’ORTF pour des diffusions télé. Le film suit un peintre malchanceux, qui s’avère de surcroît monomaniaque vu qu’il a rétréci sa femme pour l’empêcher de subir les coups donnés par le monde extérieur. Elle vit à présent dans un mini-cadre à l’intérieur de leur frigo. Par un concours de circonstances, lui commence à devenir davantage célèbre, et elle s’échappe de cet environnement, assumant haut et fort son statut de femme séparée. Je, tu, elles… est un long-métrage non-exempt de défauts et de limitations techniques, qui reste néanmoins rythmé, et convaincant lorsqu’il peint des éléments surréels. La grande étrangeté qui le baigne demeure tout du long à l’image, et saisit bien souvent. D’appartement en décharge traversée par l’épouse partie, de téléphones géants apparaissant-disparaissant en micro-trottoir à la sauvage sur le thème « qu’avez-vous fait quand vous avez quitté votre mari ? », il apparaît comme un travail artistique très cohérent, bien davantage que comme une suite de tentatives ou de saynètes. On conserve donc au final bien en tête le nom de Peter Foldès.

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Visuels : Je, tu, elles… © Les Films de la Pléiade

Sick of myself © Tandem Distribution – Oslo Pictures

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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