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« En décalage » : dans l’abîme du silence

« En décalage » : dans l’abîme du silence

03 août 2022 | PAR Rachel Rudloff

Le dernier film du barcelonais Juanjo Giménez (Timecode, 2016) nous plonge dans les coulisses du son au cinéma pour un thriller captivant porté par la géniale Marta Nieto. 

  

Un thriller sensoriel

Les premières images surprennent : une scène d’action péniblement silencieuse. A côté de moi, un journaliste se lève, je l’entends signaler à la femme qui s’occupe de la projection que le son a été coupé. « Non monsieur, c’est normal« . Au même instant, le cadre change et le plan large laisse entrer dans le champ la brillante Marta Nieto (Madre, 2019) dans le rôle d’une bruiteuse, et la séquence prend tout son sens. Le ton est donné, nos repères cinématographiques et sensoriels sont brouillés, comme vont l’être ceux de la protagoniste. Travaillant nuit et jour dans un studio de post-production comme ingénieure son, C. découvre du jour au lendemain que son ouïe et sa vision sont désynchronisés : elle entend les sons en retard. Subitement, ce problème de santé inquiétant va remettre sa vie et son travail en question. 

Sans le savoir, Juanjo Giménez écrit une histoire vraie -entre autres, celle de « PH », un pilote de ligne sud-coréen qui perçoit les sons en décalé. Au cours de son travail de recherche le cinéaste c’est penché sur ces histoires, sur ce monde sensoriel parallèle qu’il faut créer pour pallier l’isolement, et cela se voit à l’écran. De nombreux plans rapprochés sur le visage « froid et beau » de Marta Nieto, des plans larges qui l’isolent dans le quadrillage rigide de la ville de Barcelone : la recette parfaite pour un thriller angoissant et sensible. 

De la sensibilité il y en a oui, dans l’écriture de ce personnage principal solitaire dont l’histoire familiale énigmatique nous plonge dans une enquête vertigineuse -toujours, cette obsession des réalisateurs espagnols pour les relations mères-enfants. Les deux investigations -familiale et médicale- sont se croiser, parfois se superposer, mais jamais faire de l’ombre au cadre sensoriel des séquences du film. Le réalisateur l’affirme lui-même « Durant la postproduction, on a sacrifié bon nombre de séquences narrativement conventionnelles au profit de séquences plus sensorielles. Le paradoxe est que l’essence de En décalage ne peut être expliquée qu’à travers un  film à la bande-son asynchrone. » Par la création d’un univers fragile, où le travail, l’amour, la famille sont mis en péril par la dissonance auditive, Juanjo Giménez fait errer son héroïne entre chute et ascension, tant symboliquement que matériellement (elle n’en finit d’ailleurs plus de monter et descendre des marches : celle de son immeuble, de son travail ou encore celles des hauteurs de la montagne de Montjuïc). Mais, cette oscillation permanente dû à l’échec de ce qu’elle fait de mieux -écouter-, est, au-delà du thriller, une réelle déclaration d’amour aux métier de l’ombre du cinéma. 

 

Une déclaration d’amour au cinéma 

Juanjo Giménez l’avoue lui-même « En imaginant le dysfonctionnement dont le destin a frappé notre héroïne […] il y avait un désir initial de jouer avec les outils fondamentaux du cinéma, ainsi qu’une certaine volonté d’expérimentation formelle dans le cadre  d’une narration classique. » Ces outils là justement, qui font toute la force du 7e art -l’ambiance sonore, les bruitages, les musiques, le mixage- sont mis en avant comme c’est rarement le cas. On plonge dans la solitude et l’isolement du quotidien d’une preneuse de son : la manière dont cela affecte sa perception du monde, la marque que cela laisse dans son rapport aux autres et dans sa manière de communiquer -puisqu’avant tout, il faut savoir se taire beaucoup pour écouter. 

Mais au-delà de l’admiration et du respect que cela provoque pour ces métiers de l’ombre, c’est une déclaration d’amour au cinéma tout entier, aux sensations qu’ils provoquent en nous. Porté par les mélanges d’influences des scénaristes, En décalage ne ressemble à aucun autre film « Dès le début, on a délibérément voulu créer un film de genre  qui n’en aurait pas l’air. On avait comme références des stimuli très  variés sortis de films ayant marqué mon enfance, tels que Carrie ou les comics Marvel racontant les origines des super héros, ou encore des films plus récents, comme Thelma ou Border. Un  film tel que Chantons sous la pluie est même entré dans l’équation. » Dans cette combinaison de genre et de style, En décalage crée son propre chemin, indépendant et neuf, à l’image de sa production, inventive. 

En effet, le cinéaste souligne la particularité du projet dans sa construction « On  s’est évertués à créer un monde sonore désynchronisé,  et ce dès le tournage, en tâchant de ne pas nous reposer entièrement sur la postproduction. On avait des règles relatives à la narration. [..] Il  y avait aussi des règles concernant la postproduction : pas  de musique, à moins qu’elle ne provienne spécifiquement de  l’action propre du film. Utiliser une musique non diégétique  signifiait trahir complètement l’esprit du projet. Et pas d’effets  spéciaux criards – le surnaturel devait émaner totalement  de l’univers sonore. » Ainsi, le film est porté presque entièrement par la performance remarquable de Marta Nieto et sa sensibilité fascinante, qui brouille nos repères et nous plonge avec fascination dans un univers tourmenté mais toujours délicat. 

visuel (c) affiche 

 

 

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