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Holy Motors, La fascination du pire selon Léos Carax

Holy Motors, La fascination du pire selon Léos Carax

02 avril 2013 | PAR Franck Jacquet

affiche-holy-motorsIl y a un mois, les Césars oubliaient dans leur palmarès le très attendu Holy Motors de Léos Carax déjà tout aussi attendu et tout aussi négligé lors du dernier Festival de Cannes. Sorti en DVD, l’occasion de revenir sur un film à la fois inquiétant, déroutant et très séduisant. Le réalisateur, absent depuis des années des salles obscures, propose un fascinant cheminement situé – à Paris – mais insaisissable dans son objet comme dans le parcours proposé.

Une longue journée de « rendez-vous »
Un homme en costume salue ses enfants et sort d’une grande villa paquebot isolée en campagne, visiblement gardée par un service d’ordre fourni et inquiétant. Il entre dans une limousine blanche. Une voix lui propose son agenda et énumère ses rendez-vous de la journée : ils sont nombreux, leur ordre ne semble pas déterminé, bien que consignés sur un imposant agenda. Ils accablent visiblement l’homme d’un certain âge, incarné par Denis Lavant. L’arrivée à Paris intervient après un long chemin.
Les « rendez-vous » se succèdent alors, presque une dizaine, une « longue journée » se répète à plusieurs reprises la conductrice, dame âgée, tirée à quatre épingles. Chaque rendez-vous exige un changement d’identité de la part du héros, qui se grime tour à tour en fou, tueur, terroriste… Notre conductrice devient notre point de repère même si elle n’apparaît que progressivement. Flegmatique, elle le reste même lorsque la mort violente de « Monsieur » survient. La surprise n’altérera que rarement des traits déjà creusés et durs. Hiératique alors qu’elle maîtrise l’agenda de la journée et par là-même le destin de ceux vers lesquels elle amène le héros, on pense à une des Parques décidant du cours des choses, de la vie comme de la mort aux différents âges. Ne serait-ce pas notre fil conducteur principal alors que le héros ne se ressemble lui-même jamais vraiment ?

La juxtaposition des frustrations
Écrannoir. Nous nous trouvons dans un cimetière parisien. Les plaques portent toutes la même mention. « Monsieur », personnage principal à défaut d’être un héros saisissable et correspondant à une certaine unicité, est un monstre : redingote verte, ongles suscitant le dégoût, recourbés et sales, longs et acérés. L’œil blanc (de verre ?) inquiète encore plus. Sale et pieds nus, il sautille, claudique en arrachant les couronnes de fleurs dont il se goinfre. Cette horreur sur pattes agresse les passants et tombe sur un shooting : une femme aux traits parfaits, hiératique et pontifiante est entourée est l’objet de l’admiration des passants. Le choc entre les deux est évident et en même temps inattendu. Le monstre agresse en effet une assistante de même que des passants – pour autant il ne regarde jamais le photographe, artiste dérisoire et pathétique – mais la belle ne se défend pas. Bien au contraire, elle se laisse porter jusque dans les tréfonds du métro parisien, et même dans une grotte couverte de détritus, visiblement lieu de vie du monstre. Juxtaposés, une relation qu’on peut qualifier de sexuelle se noue bien que la robe dorée de la jeune femme devienne une burqa dans laquelle elle défile pour son nouveau maître. Elle partira une fois celui-ci endormi.
Que retirer de cette scène ? On pense à plusieurs films, depuis King Kong jusqu’à Non ma fille, tu n’iras pas danser, en passant par Elephant man. La burqa intrigue encore plus tant elle est juxtaposée au sexe du monstre en érection, à tel point qu’un certain malaise gagne. Une volonté de choquer, peut-être, de montrer, sans doute, mais quoi… Une fois sortie, le spectateur revient à la limousine, « Monsieur » endossant un nouveau rôle. On ne comprend pas – frustration pour beaucoup ? – ce qui meut des personnages et le cheminement de la scène ni même les lieux alors que des repères permettent de situer l’ensemble dans un Paris contemporain (les « placements » de lieux sont légions : Fouquet’s, Samaritaine, Place de l’Etoile…).

Chaînes et enchaînements
Le spectateur est ainsi mené à travers plusieurs scènes où la violence se fait exposition crue du corps, du sexe, de la mort, des sentiments peut-être, du cinéma sans aucun doute : un père insulte et brime sa fille et l’on se croit dans un film français sur l’initiation adolescente ; un terroriste rappelle une scène d’action ; la comédie musicale est là, représentée par la tête d’affiche glamour du film, Kylie Minogue… Le dialogue des limousines paraît sans queue ni tête. Naturellement nous restons tout de même à chercher un sens à cette histoire et à trouver des liens entre les rendez-vous.

D’une succession d’épisodes structurés en autant de moments disjoints, Léos Carax donne à voir avec Holy Motors un film mystérieux, cru et fort où rien n’est facile. Y compris l’esthétique, froide et mettant à distance. Sommes-nous les spectateurs endormis – ou morts – de la salle obscure présentée en incipit du film ? Quelques réponses sont contenues dans l’édition du DVD livrée avec de riches bonus mettant en avant un travail de production difficile pour mettre en œuvre ce film.

“Holy Motors”, de Leos Carax, avec Denis Lavant, Eva Mendes, Kylie Minogue, Edith Scob, Cordelia Piccoli 115 min, editions potemkine – agnès B, sortie dvd et blu-ray, 19.99 euros et 22.90 euros, le 6 novembre 2012.

LES SUPPLÉMENTS:
« Drive in Holy motors » Un documentaire réalisé par Tessa Louise Salomé – 48′
Scènes coupées – 8′
Conversation avec Leos Carax au Festival de Locarno – 62′
Entretien avec Denis Lavant – 18′
Bande annonce – 2′

Franck Jacquet.

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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