Cinema
Dernière séance, très beau film d’amour sur le pouvoir mortifère du cinéma

Dernière séance, très beau film d’amour sur le pouvoir mortifère du cinéma

22 novembre 2011 | PAR Olivia Leboyer

Cinéaste à suivre de près (Le Dernier des fous, 2006, a reçu le Prix Jean Vigo et a été primé à Locarno), Laurent Achard pourrait bien trouver le grand public avec ce beau film de genre, belle réflexion sur la fascination pour les images mortes. Sortie le 7 décembre.

Dans un petit cinéma de quartier, le jeune projectionniste de 31 ans, Sylvain, vit seul, au sous-sol. Il présente bien, les clients le connaissent et le saluent familièrement. Seulement, tous les soirs, après la dernière séance, il sort dans les rues, la capuche rabattue sur les yeux, et il poignarde une jeune femme.
Pascal Cervo incarne magnifiquement ce jeune homme glaçant et glacé, pétrifié dans ses souvenirs d’enfance, images mortes de sa vie ou de films trop souvent vus et revus. On sent chez lui la nécessité de tuer, à fleur de peau. Ni bon ni mauvais, Sylvain doit tuer, comme on expulse de soi quelque chose, une hantise. La scène dans le taxi est, à cet égard, saisissante (Brigitte Sy est extraordinaire, comme toujours).
L’impuissance à vivre et à oublier les traumatismes est-elle inguérissable ? Comme dans tous les grands beaux films d’amour et de mort, la rédemption paraît possible. Elle a les traits d’une jeune fille toute fraîche (Charlotte van Kemmel, très bien), mignonne sans être trop belle, qui plaît à Sylvain sans l’impressionner outre mesure. Grâce à elle, il n’est plus dans les fantasmes, mais dans la vie quotidienne.
Peut-il encore échapper à ses rituels meurtriers ? Très construit, le film se déroule avec une netteté implacable vers son sombre dénouement. Les scènes de meurtre sont superbes, le rouge se détachant avec une brillance toute particulière.
Même si l’on aime beaucoup Karole Rocher (qui joue la mère de Sylvain), on peut regretter les trop nombreux flash-backs explicatifs. Le mystère pouvait rester entier, sans entamer notre propre fascination pour Sylvain. Les séquences toutes simples où on le voit vendre les billets de cinéma, répondre d’une voix légèrement trop sèche à une cliente, ou chanter une comptine à une petite fille qui reste sur la défensive, sont presque plus inquiétantes à regarder que les meurtres (dont certains sont filmés hors champ).
Sans cesse, Laurent Achard interroge ainsi notre rapport à l’image, notre propre voyeurisme. Ce va-et-vient entre le réel et l’imaginaire, entre ce que l’on affiche et ce que l’on garde enfoui est montré avec une vraie maîtrise. Il suffit d’un rien pour que le vernis craque et que Sylvain soit découvert.
Evidemment, on pense beaucoup au très beau Voyeur de Michael Powell (1960, avec Carl Boehm, alias Franz dans Sissi). Mais, dans le Voyeur, le tueur tenait la caméra. Ici, il se contente de projeter les images filmées par les autres. Sylvain n’est pas cinéaste, il n’est pas même acteur, il reste à jamais un spectateur, un exclu du champ de la création. Les grands films (French Cancan, Femmes, femmes), il les a visionnés jusqu’à saturation, jusqu’à les connaître par cœur. Mais à quoi cela l’avance-t-il, du fond de sa frustration ?
Le cinéma, vecteur de mort, fascination pour les images mortes, a rarement été filmé de manière aussi noire et aussi amoureuse.
Un très beau film : Et la dernière scène de cette Dernière séance est sublime !

Dernière séance, de Laurent Achard, France, 1h21, avec Pascal Cervo, Charlotte van Kemmel, Karole Rocher, Austin Morel, Brigitte Sy. Sortie le 7 décembre 2011.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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