Cinema
Denis Côté, défenseur des droits des spectateurs avec Bestiaire

Denis Côté, défenseur des droits des spectateurs avec Bestiaire

20 février 2013 | PAR Yaël Hirsch

A l’occasion de la sortie de « Bestiaire »  en France, le 27 février 2013, Toute la Culture a interviewé l’une des stars de la compétition de la Berlinale 2013. « Vick + Flo ont vu un ours » ont eu beau rafler un prix spécial du jury présidé par Wong Kar Wai, le très grand (1m95 !) réalisateur Québecois de « Curling » (voir notre critique) avoue préférer la liberté d’interprétation que permettent ses films aux budgets plus modestes, qui sont de véritables expériences esthétiques, comme « Bestiaire ». Sans un mot prononcé, « Bestiaire » montre des animaux parfaitement cadrés pendant une heure de pellicule. Cérébral, exigeant, expérimental, le film tourne de festival en festival depuis plus d’un an et suscite des réactions très tranchées. Loquace (il avoue lui-même « moi je réponds à quatre questions d’un coup ») Denis Côté répond parfaitement à côté de nos questions pour partager son enthousiasme pour un film qu’il défend comme un acte de générosité à l’égard du spectateur, entièrement libre de projeter ses émotions sur un objet cinématographique pur, qui, lui, en est dénué. Pas facile quand on aborde un sujet aussi touchy que les animaux en cage!

Quel est votre animal préféré ?
Cela fait plus d’un an que le film tourne et plusieurs activistes pour les droits des animaux et tout un public ont cru y voir un film qui dénonçait la cruauté à l’égard des animaux. Très bien, beaucoup de documentaires dénoncent. Et mettent à jour des choses terribles. Mais je ne suis pas certain que le sujet du film soit le monde animal. J’ai toujours du mal à démentir une supposée « passion » des animaux. Ce n’est pas un film que j’ai commencé comme amoureux des animaux. C’est un film de cinéma. Au départ on avait tourné une scène de « Curling » avec un tigre. Je suis rentré chez moi et on m’a dit « On t’offre le zoo quand tu veux ». Un zoo est un lieu extrêmement cinématographique alors je me suis dit « Allons-y ». Mais je ne suis pas un fanatique des animaux. Je n’étais même pas sûr d’aimer les zoos. Même pas parce je trouve cela triste et cruel. Je trouve cela simplement absurde. Ce sont des humains qui se sont organisés et demandent de l’argent à d’autres êtres humains pour venir voir des animaux. C’est un peu pathétique, mais c’est surtout absurde. Je ne me suis donc pas placé sur le plan moral. Cela s’appelle « Bestiaire » comme un livre d’images. Sans scenario, on est allé filmer au zoo, dans un cours de dessin. On a filmé la vie des animaux. Fin de la conceptualisation du processus. Ca a été une expérience esthétique, sonore et visuelle. Des fois, je vais même jusqu’à dire que j’aurais pu faire un film similaire en filmant des humains dans un centre commercial ou des bijoux dans une bijouterie. Mais ça c’est un peu frondeur, de le dire comme ça…On a avancé comme ça, avec beaucoup de naïveté aussi. On a fait un film qui devait pouvoir intéresser un enfant de 6 ans. La seule question qu’on s’est posée, c’est pourquoi rester tant de temps devant la cage de tel animal et pourquoi tant de temps devant celle de tel autre. On ne parlait pas des animaux, on cherchait une fonction hypnotique au cinéma. Moi je voulais surtout faire une expérience visuelle et sonore, avec un grand désir de fiction, dans la mesure où le son est très bidouillé…

Justement, comment avez-vous traité ce son ?
Ce sont des vrais sons d’un zoo mais bidouillés. J’ai demandé à mon concepteur son de créer une menace, de donner l’impression que quelque chose de terrible pouvait arriver. Je voulais que les gens soient dans une tension, comme figés devant une caméra, comme les animaux… Et c’est stressant, parce que ce n’est pas un documentaire d’information, c’est une expérience, avec des mensonges horribles dans le film… comme par exemple sur l’agressivité des tigres, ils ont l’air menaçants à l’écran, en fait ils sont ravis… Ca me fait plaisir de malmener le réel que j’ai filmé, mon travail, c’est de créer du hors-champ, mais cela gêne les documentaristes…

Mais en fait ma première question était assez naïve et cherchait juste vraiment à savoir quel était l’animal que vous préfériez en tournant les pages des livres d’images étant enfant…
Oui, j’ai bien compris, mais… La hyène. Je crois que c’est la hyène. Ca me fascine, comme un enfant, avec son rire, un bruit complètement démoniaque, c’est un petit charognard mal aimé qu’on a envie d’aller flatter mais on ne peut pas le faire.

Vous avez couvert six mois au zoo, comment avez-vous traité le passage des saisons ?
Oui, nous y étions en janvier avril et août. Et c’était ma seule structure. On a commencé en janvier quand les animaux sont seuls dans leur petite cage d’hiver et on est allé vers la lumière et l’arrivée des gens. Vers l’idée même de zoo donc quand le public se présente et paie pour voir les animaux.

Avez-vous voulu montrer la solitude des hommes face à ces animaux?
Les gens qui travaillent dans un zoo sont incroyables. Ils ne vivent que pour l’amour des bêtes. Ils sont douze ou quatorze heures par jour à les toucher, à les nourrir. Il n’y a pas de cruauté dans le rapport hommes/animaux dans le zoo. C’est la création du lieu qui est absurde. Mais pas cruelle, comme me l’ont expliqué les gens qui travaillent dans le zoo, les animaux ne sont pas  tristes. Le poisson dans son bocal, il a une demie seconde de mémoire. Il n’a pas l’impression de tourner en rond. Il n’y a pas la conscience. Les animaux n’ont pas la conscience de s’ennuyer. Cela change quand on arrive chez les chimpanzés, où il y a toute une structure pour les divertir. En dehors des animaux domestiques, la notion de l’animal triste ne veut rien dire. Les individus étaient tellement aimants, mais je n’ai pas voulu faire un documentaire sur leur relation aux animaux, donc j’ai voulu les filmer de la manière la plus neutre possible. Et j’ai menti, notamment dans la scène où une gardienne reste neutre quand les animaux tapent comme des furies sur les cages. Jamais elle ne serait restée aussi impassible.

C’est paradoxal, vous voulez priver le « Bestiaire » de sa morale et en même temps vous adorez que les gens interprètent votre film en y plaquant nécessairement morale, sentiments et jugements…
Plus moi je parle, plus je me menotte moi-même, plus je me mens à moi-même et je cherche des idées pour comprendre mon propre film. C’est un peu dommage parce que c’et le genre de film qu’il faut laisser au public. Or quand j’arrive et je dis que ce n’est pas un film sur la souffrance des animaux, mais un film sur la manière dont on se place pour voir, quand je commence à parler de la rigueur des cadres, les gens sont déçus : ils voient quelque chose de très sec, de très cérébral. Des fois, ce serait peut-être mieux de me taire et parfois je parle trop…

Il y a tout de même un parti pris chaleureux pour une idée, certes sans affect : la libre interprétation…
Oui, c’est vrai, mais en même temps, je ne peux pas me mentir, c’est l’ennui total de tourner un film comme ça. On est trois mecs en tout, on attrape l’animal, on filme une minute, puis passe d’une cage à l’autre, on enchaîne les très beaux plans très rigoureux. C’est parce qu’on n’a pas trop intellectualisé le film en le faisant qu’il est aussi ouvert et généreux. J’y tiens : c’est un film généreux qui permet à chaque spectateur de penser ce qu’il veut. Mais je ne me suis pas dit au début que je voulais faire un film qui soutenait une idée.

Le film est néanmoins objectivement sombre.
Oui, il est sombre. Les couleurs sont sombres. Les cages sont dans les coloris bruns et gris…

Et pourtant vous décrivez « Bestiaire » comme l’un de vos films préférés ?
Mes deux films préférés sont « Carcasse » et « Bestiaire ». Ce sont mes deux films les plus fauchés mais mes deux films préférés, je pourrais les voir 200 fois avec le public et l’écouter. Moi même je vais aussi à chaque fois me laisser fasciner et me repositionner. J’adore tout ce qu’on est en train de dire. Je me cherche moi-même dans ma démarche, ça ne me dérange pas de le dire. Plutôt que d’avoir des commentaires sur le jeu émouvant de mes acteurs par exemple dans « Vick + Flo ont vu un ours », je préfère des commentaires sur des films vivants comme « bestiaire ». « Curling » ou « Vick + Flo » sont des aventures narratives, où les dialogues, la musique, la direction d’acteurs sont ce qui comptent. J’aime aussi cette expérience mais ce sont des films morts. Re-regarder ces films des dizaines de fois ça m’ennuie. Mais revoir « Bestiaire », voir quand un spectateur quitte la salle, quand un autre soupire, ça c’est beaucoup plus excitant. En même temps, j’ai besoin des deux énergies, mais quand je veux travailler uniquement sur de la matière cinématographique ambiguë, c’est vers des films comme « Bestiaire » où rien n’est « fait », où le public finit à chaque fois le film, que je préfère aller. Batman, dans sa boîte, on sait déjà que ce sera du bon divertissement. Bestiaire sur papier, dans sa boîte c’est rien.

Dans l’ensemble, les réactions sont plutôt positives ou le film est-il trop cérébral pour toucher le grand public ?
Les gens s’y confrontent. Ils jouent le jeu. Et moi j’aime le choc avec un certain public, j’aime entendre l’avis de ceux qui considèrent que « Bestiaire » c’est « rien ». Je préfère plutôt que de me confronter à un spectateur de « Curling » qui s’y serait « ennuyé ». On peut parler avec celui qui est hors de lui, qui me dit agressivement que « Bestiaire » n’est pas du cinéma. On peut confronter nos visions de ce qu’est le cinéma. Les meilleurs films pour moi, sont ceux qu’à un moment donné je ne les regarde plus et je pense à d’autres idées pour d’autres films. C’est le cas pour les films de Claire Denis, par exemple, je regarde «Beau Travail » et puis je pense à autre chose. C’est bon signe, elle m’a laissé le droit d’être spectateur. Et je suis fier d’être spectateur. Et du coup je peux voir le film 25 fois. Sinon on te donne un truc bien émouvant, bien ciselé, on t’offre un produit que tu es obligé de gober. Les enjeux sont : ça me divertit ou ça ne me divertit pas. C’est extrêmement généreux de dépasser cette alternative avec un film aussi ouvert que « Bestiaire ».

Visuel : Denis Côté à la conférence de presse de « Vic + Flo ont vu un ours » à la Berlinale (c) Olivia Leboyer

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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