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Deauville : Interview de David Lowery, réalisateur des Amants du texas

Deauville : Interview de David Lowery, réalisateur des Amants du texas

31 août 2013 | PAR Yaël Hirsch

Sélectionné à Sundance et la Semaine de la critique de Cannes, « Les amants du Texas » est une histoire d’amour bien ancrée dans le terreau d’un classicisme du Sud des Etats-Unis. En compétition à Deauville, ce premier film a une affiche splendide (Rooney Mara, Casey Affleck, Ben Foster, Keith Carradine et derrière la caméra, un jeune réalisateur expert en montage et passionné par le cinéma. Rencontre un premier matin de compétition dans le beau hall de l’hôtel Royal.

 

Le titre original du film est « Ain’t them bodies saints ». Il est bien différent du titre français et exprime quelque de chose de profondément religieux. Est-ce une citation ?
Ce sont les paroles d’une vieille chanson folk. J’aime la musicalité de ce titre, mais aussi j’aime l’idée à laquelle il renvoie : tout le monde a la capacité d’être bon. Dans le film, tous les personnages essaient de faire le bon choix.
Evidemment, littéralement, la notion de « sainteté » c’est plus que ce qui est « bon », mais il y a là quelque chose qui tient de travail sur soi et du dépassement de l’humain.

La musique joue un rôle très important dans le film. Pas seulement parce que les personnages chantent, mais aussi pour l’émotion et le rythme. Jouez-vous vous-même d’un instrument ?
Oh, je suis un musicien frustré. Je joue juste assez bien du piano pour que les gens croient que je sais jouer, ce qui n’est pas le cas. Mais mon expérience dans le montage est assez proche de celui de la musique. Je voulais que la structure-même du film soit lyrique. Je l’ai imaginé plus comme une symphonie que comme un film.

Comment avez-vous travaillé avec le compositeur ?
La musique a été créée pendant que nous faisions le montage et nous avons vraiment travaillé main dans la main, en faisant l’aller-retour.

Peut-on dire que votre film est à la fois un western et une tragédie ?
Oui, le film a vraiment la structure d’une tragédie classique. Je chéris un certain art à l’ancienne de la narration. Et je suis allé chercher des vieux archétypes du western, qui sont des classiques de la narration américaine, pour les sortir de leur environnement et les mettre dans des petits espaces intimes. Puis je les ai laissés aller jusqu’au bout de leur vocation d’archétypes dans ce nouveau contexte.

Etes-vous né au Texas ? Y avez-vous connu les années 1970 que vous décrivez dans le film ?
Non, mais j’y ai déménagé quand j’avais 7 ans. Au début je n’ai pas aimé le lieu, puis la beauté des paysages, la nature sauvage à quelques minutes de voiture des villes et le charme du Texas m’ont conquis. J’ai voulu déplacer l’histoire dans les années 1970 et non aujourd’hui pour distancier le film, le rendre en quelque sorte un peu irréel, et qu’il s’approche du mythe.

Dans le film, tous les personnages semblent essayer de pardonner quelque chose à quelqu’un. Pouvez-vous nous parler du pardon et de la faute ?
Je crois que personne n’est vraiment mauvais dans ce film. Même la figure plus âgée, interprétée par Keith Carradine essaie de mettre derrière lui un lourd passé et de laisser aller en pardonnant Bob, le personnage joué par Casey Affleck. Le policier joué par Ben Foster surprend dans son pardon. Dans tout autre film du même genre, un personnage comme le sien aurait envie de se venger. Mais il essaie aussi d’oublier et de pardonner. Le personnage de Ruth (joué par Rooney Mara) ne se définit pas par sa culpabilité. Quatre ans après, elle n’est pas vraiment coupable d’avoir tiré sur un homme pour se défendre, mais elle a l’impression d’avoir une dette à l’égard de Bob, qui a endossé la faute de cette balle tirée sur un policier.

Si le personnage de Ruth semble devenir une « adulte » avec la maternité, celui du Bob conserve un idéalisme d’enfant…
Oui, c’est un gosse, un petit garçon qui se perd au jeu du cow-boy, Casey Affleck l’a bien compris. J’ai moi-même eu du mal à devenir adulte, et ce personnage m’est vraiment sympathique, même si il y a derrière son idéalisme un hybris tragique. Bob ne peut pas comprendre qu’il ferait mieux de ne pas revenir chercher Ruth, qu’il devrait la laisser vivre tranquille. Or s’il l’aimait vraiment, il ne reviendrait pas auprès d’elle. Ruth a eu quatre ans, après l’arrestation de Bob pour devenir une mère et une adulte. Mais Bob ne change pas. Au début et à la fi du film, c’est un petit garçon qui se blottit dans les bras de Ruth. Que ces deux scènes se répondent, je ne l’ai pas planifié, mais après le tournage, j’ai réalisé combien cette correspondance caractérisait Bob.

Dans le dossier de presse vous mentionnez l’influence de quelques réalisateurs, dont Claire Denis. Au début la référence surprend, mais quand on pense à l’atmosphère du film, c’est vrai qu’on sent cette influence. Pouvez-vous en parler ?
Je n’ai jamais pensé qu’un film pouvait être de la poésie avant de voir les films de Claire Denis. La découverte de son œuvre m’a fait comprendre comment on pouvait utiliser le cinéma. Bien sûr, j’avais déjà des influences marquées comme Bela Tarr et Andrei Tarkovski, mais quand j’ai découvert « Beau travail », ça a été un choc ; j’ai vu tous ses films à de nombreuses reprises et y ai découvert quelque chose d’essentiel sur la structuration d’un film. Pour « Les amants du Texas », j’ai beaucoup regardé « 35 rhums » et tenté de parvenir à ce même mélange de noirceur et de chaleur.

Connaissez-vous le travail de Jeff Nichols ? Vous avez de nombreuses thématiques en commun dans vos films…
Oui, bien sûr, et cela s’explique : Jeff a mon âge, habite aussi au Texas et est né dans l’Arkansas, à quelques heures de là où j’ai grandi. Terrence Malick est une grande inspiration commune et nous faisons tous deux un cinéma qui est loyal à l’égard du lieu où nous avons grandi et avec qui nous sommes.

Vous allez tourner un film avec Robert Redford, comment abordez-vous cette très prestigieuse collaboration ?
Je suis évidemment très honoré de faire un film avec lui. Les acteurs des « Amants du Texas » sont tous d’immenses acteurs et pour les deux héros, des étoiles montantes. Mais Redford, c’est vraiment la star. Quand il m’a parlé de ce projet de film sur un braqueur de banques, je connaissais déjà les articles du New-Yorker, il y a un véritable échange et un travail commun. J’ai d’ailleurs le scénario dans ma chambre et dois travailler dessus. Mais quand nous discutons tous les deux du film que nous allons tourner ensemble, ça me semble parfois presque irréel. Mais je ne suis pas inquiet, je crois qu’avec une icône comme Redford, il faut savoir accepter qu’il apporte sur le plateau tout son passé et en faire une force. En un sens, c’est ce qui s’est passé avec Keith Carradine dans « Les Amants du Texas », et c’est ce que je vais tenter d’accomplir dans ce film avec Robert Redford.

Visuel : affiche du film / photo (c) Yaël Hirsch

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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