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Deauville 2020 : « Kubrick par Kubrick » de Grégory Monro : une plongée passionnante dans le cinéma du maître

Deauville 2020 : « Kubrick par Kubrick » de Grégory Monro : une plongée passionnante dans le cinéma du maître

12 septembre 2020 | PAR Loïs Rekiba

Après « Toulouse-Lautrec, l’insaisissable », Grégory Monro revient avec un nouveau documentaire, « Kubrick par Kubrick », co-produit par Arte et présenté dans la sélection « Les docs de l’Oncle Sam » au Festival du Film Américain de Deauville : une plongée passionnante et explicative dans l’oeuvre complexe d’un des plus grands maîtres du cinéma mondial.

Stan­ley Kubrick est l’un des plus grands réa­li­sa­teurs de l’histoire du ciné­ma. Ses chefs d’œuvre sont analysés par les étu­diants et les experts du monde entier, tous à la recherche des réponses que le cinéaste était si réti­cent à don­ner. Bien que ses films soient les plus sujets à ana­lyses et théo­ries, la parole de Kubrick elle-même est extrê­me­ment rare. Grâce au cri­tique de ciné­ma Michel Ciment, émi­nent spé­cia­liste du réa­li­sa­teur, une série d’en­tre­tiens uniques a été enre­gis­trée au cours de leurs 30 ans de rela­tion privilégiée. Com­bi­né aux archives de la famille de Kubrick, ce film brosse un por­trait intime du cinéaste.

Des vertus régénératives de la filmographie de Stanley Kubrick

Dès le début, le ton est donné. Stanley Kubrick nous est présenté, de manière incontestable, comme l’un sinon le plus grand maître de l’histoire du cinéma mondial, grâce à une oeuvre filmique pléthorique et pleine d’intelligence dans son traitement quasi anthropologique de la société des hommes, de leurs moeurs et de leurs inconscients que seule la caméra d’un maître est à même d’ausculter avec finesse et précision.

Kubrick apparaît, dès les premières minutes du documentaire, comme le meilleur des réalisateurs dans tous les genres cinématographiques possibles. Il a touché au genre SF avec Le Docteur Follamour et L’Odysée de l’espace, il a aussi exploré les ressources du genre de l’horreur avec The Shining. La violence aura quant à elle été abordée avec un film tel que Orange Mécanique et le registre de guerre avec le film-fleuve Apocalypse Now, un film qui ne porte pas sur le Vietnam mais dont Kubrick se plaisait à dire qu’il était l’incarnation même de son horreur.

Bref, si « un film de Kubrick peut vous régénérer » -tel que l’affirme le critique de cinéma Michel Ciment- Grégory Monro réalise avec son documentaire un hommage édifiant à un monstre sacré du cinéma.

Kubrick, presque intouchable, vivant reclus dans sa grande propriété londonienne, se montre ainsi peu accueillant aux péroraisons des critiques et des journalistes sur son art.

Kubrick, « l’essence même du perfectionnisme » dixit Jack Nicholson 

La précision du travail  de Kubrick sur la composition, la lumière et le mouvement a fait dire à de nombreux adeptes de son oeuvre que la photographie, dans ce qu’elle a de plus brut et d’instantané, infuse en permanence son oeuvre. Kubrick est un maniaque de la réalisation, et il n’hésite pas à rendre folle toute son équipe de tournage, que ce soit pour un simple bafouillement de réplique ou un battement de cil intempestif de la part d’un.e des acteurs.ices. Il défait et refait à l’envie les scènes et les attitudes des acteurs.ices qui ne correspondent pas à l’idée générale qu’il souhaite insuffler à  la production de son film; à tel point que Jack Nicholson- sa star fétiche- avoue sans aucun détour, face caméra, que Stanley Kubrick est l’essence même du perfectionnisme cinématographique.

Mais Kubrick ne saurait se réduire à l’obsession de la perfection ni au caprice de star. Le documentaire de Gregory Monro cherche à dépasser cette image, en nous montrant un réalisateur ouvert aux propositions d’un faire autrement, d’un imprévu venant s’immiscer parmi les impératifs catégoriques de production et de réalisation fixés par avance. Il n’hésite pas, sur le conseils des acteurs.ices qui l’accompagnent, à insérer dans le scénario des gestuelles et/ou des répliques inattendues -notamment dans une scène des plus célèbres de sa filmographie (que nous tairons ici)- qui viennent déstabiliser les plans initiaux du réalisateur et, parfois, apporter une forte et mémorable charge symbolique marquant l’esprit du public lors de la réception de l’oeuvre concernée.

Kubrick, l’incompris 

Le documentaire joue parfois, et très certainement à raison, la carte du cinéaste incompris des médias. Ainsi, les polémiques suscitées par sa filmographie sont souvent réduites à des querelles de clocher de pacotille qui viennent rabaisser la portée générale du propos du réalisateur par un excès certain de pudibonderie dont Hollywood, en ayant préféré récompenser My Fair Lady aux Oscars de 1964 plutôt que Le Docteur Follamour, se serait fait le malheureux réceptacle d’un milieu préférant le confort de l’imaginaire à la force perturbatrice de la violence du film de Kubrick.

On retient en tout cas que, si l’oeuvre kubrickienne aura souvent été sujette à polémiques, c’est bien parce que celle-ci possède la force -pleinement artistique- d’imposer aux yeux de son public l’état de l’inconfort et de la confusion.

Michel Ciment parvient à ébaucher spontanément un schéma général du fonctionnement de l’oeuvre de Kubrick et, peut être, à apporter aussi une explication de ce pourquoi elle suscite ce mélange de gêne et de fascination. Derrière les aspects de rationalité et de civilisation adoucie et heureuse de la société des hommes, le cinéma de Kubrick se voudrait le moyen destructeur d’une telle atonie naïve en mettant en scène -avec talent, renouvellement permanent de la focale temporelle et évolution de la technique cinématographique- l’empire incontestable des mécanismes étouffés de l’inconscient humain. 

Un travail de dévoilement de la dimension perturbatrice de l’oeuvre de Stanley Kubrick que le documentaire de Gregory Monro parvient à explorer avec une finesse de la référence, avec virtuosité et passion. Kubrick par Kubrick est, rien que pour cela, un documentaire à ne manquer sous aucun prétexte. 

 

Kubrick par Kubrick, de Grégory Monro, produit par Temps Noir et la production polonaise Telamark, co-produit et diffusé sur Arte, diffusion prévue sur Ciné+ d’ici la fin de l’année.

 

 

 

 

 

 

©Affiche du documentaire 

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Loïs Rekiba

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