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[Deauville 2015, Compétition] « 99 Homes », un déluge à crédit

[Deauville 2015, Compétition] « 99 Homes », un déluge à crédit

07 septembre 2015 | PAR La Rédaction

Un homme, dont la maison vient d’être saisie par sa banque, se retrouve à devoir travailler avec le promoteur immobilier véreux qui est responsable de son malheur.

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Le film se déroule en 2010 au début de la crise des supprimes entraînant des évictions de leurs maisons pour les souscripteurs de ces emprunts toxiques. L’implacable de cette machine à broyer de l’humain est montré là dans sa nudité. Maison après maison, visage après visage, du plus jeune au plus vieux, du plus démuni au plus fort, tous nous renvoient à tous ceux que nous connaissons, à tous ceux que nous sommes, à notre humanité inoffensive.

Ce fut l’une des questions de la conférence de presse, « comment avez-vous pu monter un film pareil, si engagé, si ouvertement politique, comment avez-vous pu trouver les financements pour montrer cette désolation? » La réponse a été à l’image du cinéma de Ramin Bahrani, claire, pragmatique et déterminée. De ses six films, ce fut le plus facile à boucler et en une semaine au festival de Toronto, la vente à des distributeurs avait déjà tout remboursé. Car même si ce film est un film d’auteur, intimiste et radical, il n’en demeure pas moins un thriller, avec ses codes et sa dramaturgie. Notre réflexion est en éveil autant que notre adrénaline. L’alliage de la série B et du film à thèse est la grande réussite de l’œuvre. On est scotché à l’écran, cet homme sait raconter une histoire avec éloquence et fébrilité.

La dynamique du film repose sur le duo des personnages hantés par Michael Shannon et Andrew Garfield, qui loin de Spiderman et Man of Steel démontrent encore qu’ils font partis de cette poignée d’acteurs les plus créatifs de leur génération. Le film d’ailleurs sortira le 25 septembre aux U.S pour, dixit le réalisateur, aider ses acteurs à rentrer dans la « awards season » avec en point de mire les Oscars. Andrew Garfield traverse un couloir où la paroi de la pitié et celle du pathétique n’effleurent aucune de ses épaules. Michael Shannon a construit là l’un des plus beaux rôles de sa carrière, il n’est pas le vilain, le monstre épanoui, il est ce survivant qui porte mal l’horreur en bandoulière. Un équilibriste qui sait l’amertume des rescapés, les matins, sur le pont de l’Arche de Noé, et qui a vu les noyés du Déluge dont son père faisait partie. Sans oublier Laura Dern que nous sommes heureux de revoir…l’une des figures de cette Amérique profonde (avec une pensée immanquable pour Sailor et Lula) qu’elle traverse depuis tant d’années de son déchirement pudique.

Mais les expressions série B politique ou bien de thriller engagé ne sauraient rendre compte de la singularité de cette œuvre. On ne croit pas d’ailleurs au début qu’il puisse nous tenir en haleine longtemps à partir d’une impasse aussi crue.

Nous sommes à la croisée des films de genre. A la fois loin de toute classification et dans le mélange subtil de codifications différentes que nous connaissons tous. La forme et le fond différent tant de nos films politiques français. Nous sommes loin ici de la lenteur formelle et de la tendresse compassionnelle des films de Vincent Lindon par exemple. Ici pas de méchant patron face à des pauvres vertueux. Le système est montré, décortiqué sans option. Tu gagnes par tous les moyens ou tu meurs, chacun peut devenir le bourreau de l’autre, et donc de lui-même.

La différence entre ces deux types de film est radicale, ces deux volontés de critiques du système s’opposent de manière profonde, ontologique pourrait-on dire. Car les films politiques français d’aujourd’hui pensent silencieusement que la vie est juste, que le monde est a priori harmonieux, mais que malheureusement « la société d’aujourd’hui » pervertie tout ce bel équilibre de la nature et de nos anciennes sociétés en âge d’or apaisé. Alors que la vertigineuse profondeur sans appel de « 99 Homes » est sa dimension religieuse qui colle à la chair de chacun de ses protagonistes damnés. Ici la parabole de l’Arche de Noé est omniprésente « un sur cent sera sauvé » dit la Genèse, sentence reprise dans ce poignant tête à tête initiatique et « faustien » (comme nous le dira le réalisateur en conf de presse) entre Carver et Nash.

Carver au-delà de sa justification, pose son absence de choix, l’Amérique est faite par les gagnants, pour les gagnants, nous dit-il, ils sont légitimes, choisis par Dieu, Il n’en sauvera pas plus ; les perdants n’ont pas réussi l’élection divine, ainsi il est juste qu’ils soient ce qu’ils sont. Leurs misères participent à l’harmonie.

1 sur 100 seront sauvés. 99 maisons resteront. A vendre.

99 homes, de Ramin Bahrani, avec Michael Shannon, Laura Dern, Andrew Garfield, USA, 1h52 min 2015. En compétition Deauville 2015.

JFA


visuel : photo officielle du film (c) 99 homes production

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La Rédaction

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