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[Critique] « Si tu voyais son coeur » : du style, mais un scénario handicapant

[Critique] « Si tu voyais son coeur » : du style, mais un scénario handicapant

15 janvier 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

On l’a découvert en avant-première à l’Arras Film Festival 2017. Projet ambitieux, Si tu voyais son coeur étonne mais n’atteint pas totalement à l’émotion. S’il cherche son ton avec de l’énergie, il reste un peu plombé par son scénario, qui laisse ses personnages s’engluer dans leur misère matérielle et intérieure, et finit par piétiner.

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Daniel est un jeune gitan qui n’a que des problèmes : rejeté par sa famille, et terriblement endetté auprès d’un autre clan, il erre comme une âme en peine, tout seul. Quand il a besoin de payer ce qu’il doit, il participe à des arnaques, sans trop y croire. Et sans efficacité, sans très bien jouer son rôle… En fait, Daniel avait un copain, fidèle et jovial. Mais Costel est mort. Pas à cause des arnaques ou des vols, ni du fait de la misère matérielle : il a été victime de la malchance. Il faut dire qu’il avait un peu tenté le diable, et que Daniel, présent, n’a rien pu faire.

Daniel est joué par Gael Garcia Bernal : à la fois sobre et secrètement fiévreux, l’acteur star se révèle très convaincant, dans ce rôle effacé. Au même titre que Nahuel Perez Biscayart, révélation de 120 battements par minute et Au-revoir là-haut, qui incarne Costel, l’ami disparu, ou que Karim Leklou, impressionnant dans un emploi un peu limité. Ou encore, Wojciech Pszoniak, l’inoubliable Robespierre du film Danton (1983), qui n’a qu’une scène dialoguée, mais fait merveille. L’univers installé, peint progressivement, par cette production ambitieuse, pourrait être convaincant : il existe, il vit, il vibre. Le lieu central où se passe l’histoire est l’hôtel Métropole, immeuble anonyme de banlieue, rendu ici inquiétant, en quelques plans. Il inquiète, mais on aime un peu suivre les âmes noires qui l’occupent dans son dédale de couloirs. Les éléments réalistes et sociaux qui parsèment l’oeuvre apparaissent justes, également. L’ennui, c’est que le récit piétine : flashbacks  et scènes de galères quotidiennes et répétitives se succèdent, et amènent un climat d’abord triste, puis désespéré, puis finalement glauque. Et l’ennui commence à céder la place à l’étonnement…

Projeté en avant-première à l’Arras Film Festival 2017, entre autres, Si tu voyais son coeur témoigne d’un talent sûr. La réalisatrice Joan Chemla sait imposer un regard de cinéma original : elle exploite par exemple son décor avec intelligence, et parvient à le rendre anxiogène, et même rouge et bouillonnant, sans que des effets faciles soient nécessaires. L’environnement sonore fait des efforts. On perçoit ce que le film veut dire – à travers une longue scène de mariage pas superflue, notamment – mais on du mal à ramener ses thématiques à nous, au fil du déroulement. L’accident qui poursuit le héros, et dans lequel il n’avait aucune responsabilité, est évacué trop rapidement : le destin de Daniel n’atteint donc pas au sublime ou au lyrique. L’excellente Marine Vacth, qui n’apparaît qu’à la fin, permet une échappée à l’air libre, vite, trop vite clouée au sol elle aussi. Une fois l’image éteinte, sur l’écran, on demeure dans la noirceur, et sur notre faim… On retient le talent technique, et la personnalité, dont témoigne le film, tout en regrettant que les situations qu’il décrit manquent beaucoup d’air, et de distance. L’humanité, présente au départ dans les plans, en fait un peu les frais.

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Visuels : © Nord Ouest Films

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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