Cinema

[Critique] « Kommunisten » : un Jean-Marie Straub pas indispensable

[Critique] « Kommunisten » : un Jean-Marie Straub pas indispensable

11 mars 2015 | PAR Geoffrey Nabavian

Jean-Marie Straub, 81 ans et des principes de fer, nous livre un nouveau long-métrage. Qui n’en est pas vraiment un… Fanatiques de son art, vous n’apprendrez peut-être pas grand-chose : les postures figées des non-interprètes, la diction emphatique, le texte plutôt que l’image… Tout est là. Sauf que Kommunisten est un film de montage…

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KommunistenUn générique sur un air de musique : l’hymne national de feu la RDA. Douze minutes ensuite, tirées d’un roman – réputé mineur – d’André Malraux, Le Temps du mépris (1935). Où l’on voit le destin de chefs communistes, sous le nazisme. Capté en deux plans fixes, où rien n’est fait pour permettre l’identification. Et où un texte littéraire est dit par des interprètes figés.

Ces images – ainsi que quatre minutes d’écran noir, avec du texte dit dessus – constituent la part inédite de ce film. L’heure qui suit est formée d’extraits tirés d’autres réalisations de Jean-Marie Straub (signées avec Danièle Huillet, sa complice, morte en 2006). Et c’est peu de préciser qu’il vaut mieux connaître l’œuvre de cet irréductible pour aborder Kommunisten. Notre homme s’emploie, depuis 1963, à proposer un cinéma ardu, refusant le plus souvent le figuratif et le naturel de la diction. Afin de faire appel au jugement du spectateur. Il fut applaudi en 1967 pour Chronique d’Anna Magdalena Bach, film qui « montrait la musique » du compositeur, jouée en direct tandis qu’une voix-off racontait J.-S. Bach. Il fut honni (à dessein) deux ans plus tard, pour son adaptation d’Othon de Pierre Corneille (1), qui voyait des acteurs majoritairement italiens dire n’importe comment les vers classiques, sur une colline romaine où résonnaient les bruits de la circulation automobile. Deux films marqués par les principes de distanciation des années 70, toujours au rendez-vous dans Kommunisten. L’intérêt d’une telle démarche ? Travailler une matière en direct sous l’œil de la caméra, et faire travailler le spectateur sur son siège. Afin qu’il accède, s’il se prête au jeu, à quelques miettes de culture, et quelques instants de beauté.

Kommunisten 2Aujourd’hui, après Franz Kafka, Bertolt Brecht, Friedrich Hölderlin (2), ou Franco Fortini, Cesare Pavese, et Elio Vittorini (3), voici André Malraux. Avec un texte essentiellement idéologique. Les seize minutes passent vite. On entend les mots, quelques images se créent dans notre tête, les références nombreuses intriguent. Trop court, cependant, pour qu’on se plonge dans la langue et qu’on la vive. Et l’heure qui suit ? Son but est de « faire s’entrechoquer différents blocs (de textes, de temps et de langues) pour mettre en lumière l’invisible des sentiments et du politique ». Un très long extrait d’Ouvriers, paysans (2001), film en italien, qui parle d’une communauté autosuffisante, issue de la Seconde Guerre mondiale. Pas de chance : le cinéma de J.-M. Straub multiplie les accrocs à la diction afin qu’on analyse les mots du texte. Si l’on ne parle pas italien… Puis de longs panoramiques de collines italiennes, où se produisirent des massacres au cours de la même guerre. Il vaut mieux avoir l’histoire en tête, pour faire le lien… Un passage de Fortini/Cani où s’exprime Franco Fortini… Faisons simple : on comprend qu’on retrace pour nous différents aspects de la résistance des communistes au nazisme et au fascisme. Fortini nous donne une piste pour en tirer une réflexion pour demain… Voilà.

Faut-il y voir autre chose ? Une référence à la vie du réalisateur ? Chacun pourra répondre en fonction de sa culture. Globalement, même si les propos de Franco Fortini unifient, à la fin, les images, Kommunisten apporte assez peu. Peu de questionnements sur la langue (si l’on ne parle pas italien), peu d’interrogations sur Malraux et sur la portée de son texte (présent trop peu de temps). Procurez-vous plutôt un coffret Dvd (éditions Montparnasse) des films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Afin de replacer cette œuvre hors-norme dans son (ses ?) contexte(s) historique(s), et de découvrir ses différents tons. Vous pourrez tomber sur des films drôles, volontairement drôles. Et le travail éditorial constitue une meilleure approche que ce film de montage.

Un programme titré Straub en français devrait sortir prochainement. Donnant à voir l’autre aspect de l’œuvre de notre homme : la dimension fragmentaire (ou les courts-métrages). L’ayant vu, on peut affirmer que ce programme-là est bien plus convaincant. A suivre…

*

Kommunisten, un film de Jean-Marie Straub. Durée : 1h10. Les seize premières minutes sont tirées du roman Le Temps du mépris d’André Malraux, et interprétées par Arnaud Dommerc, Gilles Pandel, Barbara Ulrich, et la voix de Jubarite Semaran (pseudonyme de Jean-Marie Straub). En avant-programme, un très très court-métrage : La Guerre d’Algérie ! .

Visuels : © JHR Films

(1) Le titre exact du film : Les Yeux ne veulent pas en tout temps se fermer ou Peut-être qu’un jour Rome se permettra de choisir à son tour.

(2) Une adaptation de La Mort d’Empédocle dans la veine de l’Hypérion monté par Marie-José Malis.

(3) Sicilia !, film applaudi (1998), et Ouvriers, paysans, qu’on peut considérer comme le dernier long-métrage signé par Huillet et Straub.

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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