Cinema

Critique de Biutiful: une esthétisation malsaine de la misère

Critique de Biutiful: une esthétisation malsaine de la misère

21 octobre 2010 | PAR Gilles Herail

Spécialiste des films choraux, Inarritu tourne le dos à son genre fétiche pour se focaliser sur la fin de vie du personnage de Javier Bardem dans un Barcelone de bidons-villes. Lourd, glauque et pesant, hésitant entre misérabilisme et symbolisme appuyé, Biutiful déçoit.

Le style réaliste d’Amorres Perros et le croisement d’histoires aux quatre coins du monde de Babel ont créé un socle solide d’amateurs du « style Inarritu ». Les procédés de fabrication résistent pourtant moins à une seconde vision. Babel notamment se révèle très inégal voire larmoyant, surtout sur sa partie Marocaine et Mexicaine. En s’éloignant des pays en développement pour filmer  Barcelone, le réalisateur n’abandonne en rien ses obsessions et son style qui semble malheureusement ici manque d’authenticité.

Un film peut être social sans chercher désespérément à trouver la bonne lumière qui mettra en valeurs les éléments de la décrépitude du décor. Un film peut avoir un constat sur la misère globalisée et l’exploitation des migrants sans se complaire dans des détails macabres qui enlèvent au réalisme du propos. Un film peut décrire les derniers mois d’un homme malade qui tente de trouver une certaine rédemption avant sa mort sans filmer au plus près, au plus crade, ses piqures et ses urines.

On retrouve dans Biutiful les mêmes défauts que pour Précious, film pseudo-social encensé par la critique américaine mais justement boudé par la presse française. Précious dressait le portrait d’une jeune femme afro-américaine, obèse, mère à 16 ans de deux enfants dont un trisomique, limitée intellectuellement, battue par sa mère, porteuse du VIH et violée par son père. Inarritu ne va pas aussi loin mais en rajoute aussi beaucoup sur la misère sociale de ses personnages, la mort accidentelle de 25 ouvriers chinois clandestins, la maladie psychiatrique de l’épouse de Javier Bardem…

Biutiful dérange surtout par sa complaisance permanente face à la dureté des thèmes sociaux et humains abordés. La misère est ici magnifiée, quasi esthétique. Le summum vient lors d’une scène visuellement très réussie où les corps des ouvriers clandestins s’échouent sur les plages de Barcelone. Le plan est indiscutablement très beau, avec un joli lever de soleil et l’on se demande si la belle image est réellement appropriée. Le spectateur est en permanence pris en otage par des émotions qui lui sont imposées et doit en plus apprécier la beauté glauque des cadres.

On ne contestera pas les talents de la photo et de la mise en scène. Inarritu est un grand réalisateur qui gagnerait à respecter un peu plus les sujets qu’il traite. Illégal, film belge sur le parcours d’une immigrée clandestine russe dans les centres de rétention montrait récemment (il est encore en salles!) que l’on peut traiter d’un sujet difficile avec émotion mais sans pathos, avec un style efficace sans être esthétisant. Alors certes, Javier Bardem impose son charisme naturel, lumineux et magnifique. Certes la ville de Barcelone est filmée avec passion et talent. Mais Biutiful est un ratage parce qu’il ne conserve aucune pudeur, aucune distance. Pire il utilise ses protagonistes comme des prétextes à un prétendu message politique et surtout à une ambition visuelle et artistique. Certaines scènes atténuent ce constat assez sévère, notamment les moments où Javier Bardem se retrouve avec ses enfants. Le passage de la joie des petits moments passés ensemble à une tension quasi animale qui s’installe ensuite est très bien dessiné sans en rajouter.  Le réalisateur ose aussi une romance improbable mais traitée de façon intéressante entre les deux chinois qui exploitent les travailleurs clandestins. Inarritu est bon quand il s’impose un peu de simplicité mais ces moments sont bien trop rares dans son film fleuve de 2h15.

Biutiful fait donc partie de ces films qui reçoivent un consensus critique unanime grâce à son sujet inattaquable. Ken Loach en bénéficie aussi de temps en temps. Les frères Dardenne aussi. On trouve cependant chez les deux derniers une sincérité plus grande quant aux sujets qu’ils traitent. Biutiful n’est pas une purge mais les choix de son réalisateur dérangent. A éviter.

(Pour les amateurs de Babel et d’Amours chiennes, retrouvez en dvd  le très beau « Une famille brésilienne » de Walter Salles, sortie en dvd chez diaphana video distribution).


Gilles Hérail

Gagnez 5×2 places pour voir la pièce Dracula, d’après Bram Stoker , aux Déchargeurs
Rencontre photo FIAC : Boris Mikhailov chez Suzanne Tarasieve jeudi 21 octobre
Gilles Herail

2 thoughts on “Critique de Biutiful: une esthétisation malsaine de la misère”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *