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[Critique] « Dallas Buyers Club » : acteur en béton armé pour scénario bancal

[Critique] « Dallas Buyers Club » : acteur en béton armé pour scénario bancal

24 janvier 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Trop fragile pour la dure course aux Oscars, cette bâtisse aussi glauque et suintante –on aime ça- que linéaire et explicative –on aime moins- a surtout le mérite de faire entrer un acteur dans la cour fermée des très bons.

[rating=2]

Dallas Buyers ClubMatthew McConaughey. Un mariage trop parfait, avec Jennifer Lopez. Comment se faire larguer en 10 leçons. Playboy à saisir. Hanté par ses ex. Paperboy, où il ne faisait pas le poids face au très convaincant Zac Efron…Quelques tentatives de casser ce vernis, dans Le Règne du feu (2002), Killer Joe (2012), Mud : sur les rives du Mississippi (2013)… Et ce Dallas Buyers Club, dans lequel éclate un vrai talent, de ceux qui emportent tout sur leur passage. Ne vous fiez pas à l’affiche: il ne joue pas ici les cow-boys prétentieux, mais les cow-boys prétentieux atteints du sida. Il y en avait beaucoup au Texas dans les années 80. Et Ron Woodroof, son personnage, fut l’un d’eux.

Au début, on n’en croit pas nos yeux. Est-ce le Matthew qu’on connaît, ce macho amaigri à la terrible toux et aux lunettes noir charbon adepte de l’amour à trois ? Ce drogué alcoolique, électricien sur des chantiers, qui reçoit du courant dans les yeux ? Cet homophobe qui n’en revient pas lorsqu’on lui annonce sa séropositivité, et le temps qu’il lui reste à vivre, à savoir trente jours ? Qui replonge aussitôt dans ses excès, et finit tout de même par aller se renseigner dans une bibliothèque, et par constater l’évidence, au moyen d’un « f*ck » d’anthologie ? Qui vient se plaindre au docteur Jennifer Garner lors d’une scène intense, où il demande de l’aide avant « l’abattoir » ? Qui s’en vient récupérer de l’AZT, un médicament, dans les poubelles de l’hôpital ? Et non : il est devenu un acteur dramatique, totalement à vif.

La suite de l’histoire lui permet d’exécuter un numéro de haute volée: très malade, il se rend au Mexique, retrouve sa forme physique grâce à des médicaments et des vitamines non autorisés sur le sol américain, et décide de ramener ceux-ci aux Etats-Unis pour les vendre, et en même temps, aider les malades. Matthew qui passe les frontières déguisé, Matthew qui échoue plusieurs fois de suite à l’hôpital, Matthew qui force un ancien camarade de chantier à serrer la main de son nouvel associé en affaires, le travesti Rayon, qui lui trouve des clients…On n’en revient toujours pas.

Ce protagoniste évolue dans un univers à mille lieues de la reconstitution à l’américaine: dans ce Texas, la chaleur écrase tout, les cow-boys autoproclamés sont parfaitement décadents, et ce climat poisseux se sent à chaque image. Le canadien Jean-Marc Vallée, qui réalise, adopte un point de vue vraiment personnel et singulier.

Las, tout se gâte dans le scénario au bout de quarante minutes. Ce n’est pas que l’atmosphère s’édulcore, mais le film se fait moins prenant, du fait d’un rythme uniforme. Car il ne se passe plus grand-chose: Ron ouvre son « club », comme il y en eut beaucoup à l’époque dans les villes américaines touchées par le sida. Contre 400 dollars par mois, les malades se voyaient distribuer des médicaments et vitamines qui leur permettaient de se maintenir en bonne santé, à la différence de l’AZT qui les démolissait. Du même coup, la réduction de l’action amène des clichés fatals: une industrie pharmaceutique méchante, une jeune doctoresse bien gentille, elle, une scène de procès à la toute fin…

Dallas Buyers Club n’est donc pas un grand film. Trop historique, trop encombré par des figures imposées par les studios. Il manque de plus un point de vue: ce personnage principal peut-il être regardé comme réellement positif et bienveillant ?…Mais on assiste à la performance rageuse d’un acteur, un vrai. Il vous faut plus ? Eh bien, vous aurez la performance d’un deuxième acteur, le revenant Jared Leto. Par qui vouliez-vous que Rayon, le travesti atteint lui aussi du sida, soit campé ? Aussi à l’aise dans les postures féminines que les scènes dures, peignant sa déchéance physique, il gagne sur tous les tableaux, le burlesque et l’émotion. Des performances qui resteront, peut-être.

Dallas Buyers Club, un film de Jean-Marc Vallée avec Matthew McConaughey, Jared Leto, Jennifer Garner, Denis O’Hare, Griffin Dunne, Steve Zahn. Drame américain, 1h55.

Visuel: © affiche de Dallas Buyers Club

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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