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[Compétition] « Le fils de Saul » : huis clos intolérable et magnifique au crematorium d’Auschwitz, par Lazlo Nemes

[Compétition] « Le fils de Saul » : huis clos intolérable et magnifique au crematorium d’Auschwitz, par Lazlo Nemes

15 mai 2015 | PAR Yaël Hirsch

Premier long métrage du réalisateur hongrois Lazlo Nemes, Le fils de Saul réussit à être à la fois en compétition officielle et en lice pour la Caméra d’or. Son pari impossible est néanmoins tenu : filmer 24h de la vie d’un membre de Sonderkommando, ces groupes de déportés qui amenaient les nouveaux arrivants vers les chambres à gaz, mettaient les corps au crematorium et lavaient les lieux. Un film intolérable et néanmoins incroyablement réussi dont on sort plus que chancelant. Palme d’or possible pour un chef d’oeuvre important…

[rating=5]

Octobre 1944, A Auschwitz-Birkenau, Saul Ausländer est membre du Sonderkommando. Il est là depuis 4 mois, et accomplit mécaniquement sa terrible tâche pour tenter de survivre jusqu’à ce que son groupe soit lui aussi listé et envoyé à la chambre à gaz. Un jour, un enfant survit au gazage. Il respire encore brièvement quand Saul et ses compagnon viennent chercher les corps. le fait est assez rare pour que les nazis demandent au médecin hongrois détenu sur place de pratiquer une autopsie. Saul étant également hongrois, il parvient à parler au médecin et à s’approcher du corps. Persuadé qu’il s’agit de son fils, il revient à une certaine pulsion personnelle et remue ciel et terre pendant un jour et une nuit pour trouver un rabbin et enterrer le petit dans un lieu où tous les corps sont assassinés et brulés en masse. Au même moment, un de ses compagnons, Abraham, sent venir le tour de leur groupe et parvient à se procurer des armes pour organiser l’insurrection du Sonderkommando. Tandis que rendre hommage au mort redonne sens à la vie de Saul, Abraham lui reproche au contraire de risquer sa vie pour servir les morts et de manquer de courage quand il s’agit enfin d’aller au combat, au cœur de même de la pire horreur imaginable.

Dès la première scène très tendue d’arrivée d’un convoi et d’assassinat de la plupart de ses membres, avec Le fils de Saul, on sait qu’on entre dans la chambre à gaz pour ne plus en sortir. Avec une austérité terrible, des plans resserrés comme des pinces et des acteurs gris et affairés, par une bande son tout aussi minimaliste et terrible, Lazlo Nemes reproduit sans concession l’Enfer. Lui qui a travaillé avec Bela Tarr  recréé avec minutie tout un univers dont seules quelques photos et quelques témoignages ont pu garder la trace.

Bruit, fureur, terreur déshumanisation, les pire cauchemar est là, devant nos yeux, historique et irréfutable. Dans cette masse de bourreaux sans visages, certains librement responsable, d’autres pris dans les rouages de la « zone  grise », le désir puissant d’enterrer un enfant émerge comme un cri. Et la meilleure manière de faire entrer le spectateur dans ce paysage entièrement désolé, dont il aimerait beaucoup se protéger. Humble, puissant et sachant rendre son gris encore plus gris que l’univers qui entoure son personnage, le poète Geza Röhrig joue un premier rôle tétanisant et pourrait bien, lui aussi, rafler un prix à Cannes. Le fils de Saul réussit si bien sa mission qu’on a du mal à conseiller d’aller voir ce chef d’œuvre absolu, tant on en sort choqué et plein de ce passé qui ne peut pas passer.

Le fils de Saul de Lazlo Nemes, avec Röhrig Géza, Levente Molnar, Urs Rechn, Hongrie, 2015, 107 min. Ad Vitam. En compétition.

Retrouvez tous nos articles sur le 68ème festival de Cannes dans notre dossier Cannes 2015.

Visuels : (c) photos officielles

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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