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Cinemed 2020 : Fellini par Pennac et Caramelli, et de subtiles découvertes en Compétition

Cinemed 2020 : Fellini par Pennac et Caramelli, et de subtiles découvertes en Compétition

19 octobre 2020 | PAR Geoffrey Nabavian

Dans le cadre de la Rétrospective qu’il consacre à Fellini en 2020, le Cinemed a convié les auteurs Daniel Pennac et Marco Caramelli pour une discussion passionnée autour du maître. Ses sections Compétition Fiction et Documentaire ne sont en pas en reste cette année et offrent de découvrir des films conduits avec une grande finesse. Le 42e Cinemed se poursuit à Montpellier jusqu’au 24 octobre.

En cette année 2020, le Cinemed, Festival du Cinéma Méditerranéen, célèbre malgré le coronavirus à Montpellier sa 42e édition. L’occasion pour le rendez-vous cinéma annuel de fêter le centenaire d’un maître, le réalisateur Federico Fellini, dont tous les films sont diffusés, jusqu’au 24 octobre. Le journaliste Bruno Cras (à l’antenne de Radio Classique, après avoir officié sur Europe 1) anime ainsi avec une belle énergie curieuse et communicative, en ce dimanche 18 octobre, une discussion entre Daniel Pennac (signataire de La Loi du rêveur, livre hanté par le fantôme de Federico Fellini) et Marco Caramelli, auteur du roman Un si beau désordre, qui réécrit le tournage du film 8 1/2. ll s’agit davantage d’un échange entre « passionnés » de Fellini, plus qu’entre spécialistes, affirme Christophe Leparc, directeur du Festival, qui lance la rencontre. Une passion qui transparaît, entre l’expression pleine de souffle de Daniel Pennac et les anecdotes longuement déroulées par Marco Caramelli.

Discussion sur Fellini : rêves, travail acharné, films ouverts

Pour commencer, l’auteur de La Loi du rêveur, qui a dans son sac Le Livre de mes rêves, ouvrage édité chez Flammarion reproduisant les dessins du maître Fellini, rappelle que le cinéaste dessinait tous ses songes, au réveil. Marco Caramelli poursuit : « en 1960, Fellini signe La dolce vita, un film pour lequel certains vont l’idolâtrer, et d’autres le taxer de cinéaste scandaleux. Suit une période de déprime – avec notamment l’échec de sa société de production, qui passa entre autres à côté du premier Pasolini – au terme de laquelle il rencontre le psychanalyste Bernhard, qui lui demande de dessiner tous les jours ses rêves. C’est dans ce contexte que naît 8 1/2« . Parlant de Prova d’orchestra, Daniel Pennac raconte aussi qu’à la fin de ce film, Fellini réalisateur orchestre la destruction du théâtre où répètent sous l’œil de la caméra les musiciens, au caractère très dispersé. Ce geste vient « d’un rêve qu’il fit dix-sept ans auparavant, où il eut l’impression d’être un deus ex machina, dans un théâtre, où l’audience lui demandait de chanter, et où il vit sortir de lui une voix extraordinaire, chose qui lui aurait été impossible de réaliser dans la vraie vie« .

Il est « un véritable créateur et un artiste qui esthétise à sa manière tout ce qu’il touche« , affirme ensuite Marco Caramelli, « ainsi qu’un homme sans passions, qui n’aime que le travail sur ses films en studio et raconte aller très peu au cinéma« . « Il était une population à lui tout seul« , avance Daniel Pennac. Avant d’expliquer : « dans Amarcord, il s’agit d’une Rimini reconstituée à Cinecitta, qu’il peuple avec des figures dont il a rêvé : il arrive au studio, dit « J’ai fait un rêve où se trouvait un être avec cet aspect, trouvez-le moi ». Et il n’oublie jamais, avant chaque tournage de faire passer une annonce pour chercher des figurants, annonce pour laquelle un tas de personnes se présentent, tous rêvant de devenir une figure fellinienne« .

Puis Marco Caramelli raconte : « il métamorphose aussi beaucoup les interprètes : quand il tourne Le Casanova de Fellini, il change par exemple la place des sourcils, sur le visage de Donald Sutherland« . Il précise aussi, au moment où il évoque les collaborateurs du maître, que Pier Paolo Pasolini l’assista sur Les Nuits de Cabiria, en lui écrivant des dialogues dans un dialecte que lui, Fellini, ne parlait pas. Sont évoqués aussi son lien avec le compositeur de ses bandes originales Nino Rota – qui confiait « Federico écoute très, très peu de musique » – avec la post-synchronisation, l’amenant à diriger ses acteurs de manière spéciale, ou encore avec Anna Magnani, qui vécut une relation tumultueuse avec Roberto Rossellini, à laquelle Fellini fut un peu lié malgré lui.

Et à la question « Via quel film découvrir Fellini pour un néophyte ?« , Daniel Pennac répond que lui commencerait par les œuvres narratives – I Vitelloni, Il Bidone… – pour évoluer progressivement vers les travaux plus expérimentaux, les films sur le doute. « Il ne me faisait pas la leçon, à moi son spectateur, il m’introduisait à la complexité d’être soi« , explique enfin l’écrivain pour justifier son amour du grand cinéaste.

Compétition Longs et Documentaires : ombre souterraine des maîtres, et bonne leçon

Comme chaque année, le Cinemed invite une dizaine de longs-métrages de fiction à concourir pour l’Antigone d’or. Parmi ceux-ci figure Here we are, nouveau film du réalisateur israélien Nir Bergman (signataire de Broken Wings et de La Grammaire intérieure), par ailleurs distingué par le Label Festival de Cannes 2020, remplaçant l’édition physique de la manifestation prévue en mai. Itinéraire solaire, façon comédie légèrement dramatique, d’un père pas si mature très attaché à son fils autiste, il suit les efforts et la fuite en avant de ce géniteur pour ne pas laisser son enfant, maintenant presque adulte, partir pour de bon dans une institution spécialisée. Film à la construction intelligente, il prête à ce fils une passion : les films muets de Chaplin, qu’il regarde sans arrêt lors de ses déplacements avec son père. Et la force du long-métrage de Nir Bergman paraît résider dans l’énergie chaplinesque qui l’habite profondément.

Le scénario progresse au fil de séquences pas trop longues, toutes brillantes et habitées par l’émotion, inscrites dans un contexte réaliste mais également irriguées par une discrète force burlesque. Très humain, le père joué par Shai Avivi (exceptionnel, tout en charisme fragile) apparaît également comme une figure fantaisiste, beaucoup dans ses rêves, un peu démuni face aux réalités. Auxquelles il se confronte néanmoins, lors de très belles scènes… Et sa complicité et son amour pour son fils (joué par le magnifique Noam Imber) aboutit parfois à des scènes de comédie fines. Ce faisant, le côté social du film passe sans aucun mal. Et tous ses acteurs sont à saluer : on pense ainsi à Smadi Wolfman, excellente en mère et ex-femme tentant de rester pragmatique, ou à la sensible Efrat Ben-Zur. Here we are sortira dans les salles françaises en 2021, distribué par Dulac Distribution.

Côté Documentaires, la Compétition 2020 offre de découvrir, elle, Fadma, long-métrage qui, contrairement à un Fellini, délivre une leçon, en direct sur l’écran. Un enseignement salutaire… Réalisé par Jawad Rhalib (présent en visioconférence pour un échange avec le public à l’issue de la projection), il prend place dans le Haut Atlas marocain. Et s’attache à un groupe de femmes, occupées à quasiment toutes les tâches en plein été, tout à coup visitées par leur amie Fadma, et poussées à demander une répartition plus juste du travail à leurs maris. Le début de longues discussions, souvent véhémentes…

Assez brillamment, et sans aucun effet de réalisation superflu, ce long-métrage montre le chemin vers un changement, dans ce lieu montagneux isolé. Composé pour une bonne part de gros plans cadrant les visages – mais aussi de séquences suivant, vers le début, les femmes au travail, s’échinant à aller chercher de l’eau sous le soleil – il capte longuement la parole, donnant à voir les efforts de Fadma et des femmes qu’elle pousse à demander plus d’égalité – d’abord méfiantes – pour faire entendre leurs voix, quand les maris répondent « en ces lieux ancestralement la division du travail a été faite comme ça« . Ayant su enregistrer ces événements réels en conservant leur côté naturel, le réalisateur monte ses séquences de manière à ce qu’un humour tout naturel surgisse. Et le message passe, dans le lieu où se tient l’action comme dans la tête du spectateur. Fadma constitue un travail politique et cinématographique qu’on aimerait beaucoup voir sortir dans les salles françaises, de par l’intelligence qu’il met à conduire sa leçon.

Le Cinemed 2020 se poursuit à Montpellier jusqu’au 24 octobre.

La Rétrospective Intégrale Federico Fellini continue jusqu’à la fin du Festival.

Le documentaire Fadma est à revoir le 21 octobre à 15h.

Visuel 1 : Daniel Pennac, Bruno Cras et Marco Caramelli © Geoffrey Nabavian

Visuel 2 : Here we are © Dulac Distribution

Visuel 3 : Fadma © Wallonie Image Production

Allons découvrir Albrecht Altdorfer Au musée du Louvre.
L’agenda culture de la semaine du 19 octobre 2020
Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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