Cinema

Carte des sons de Tokyo : Géographie des sentiments

26 janvier 2011 | PAR Sonia Ingrachen

Mutique travailleuse de la halle à marée de Tokyo, Ryu est une jeune fille solitaire qui cache une double vie. Tueuse à gage la nuit, elle est comme les cibles qu’elle exécute, absente au monde qui l’entoure : elle traîne sa tristesse dans le métro, invisible et repliée sur elle-même. Jusqu’au jour où Ishida, l’employé de Monsieur Nagara un puissant entrepreneur lui confie une nouvelle cible a exécuter : David, un espagnol qui possède un commerce de vins à Tokyo et qu’il rend responsable de la mort de sa fille. A travers la mort de David, Monsieur Nagara espère venger le suicide de Midori. Mais la fantomatique Ryu va s’éprendre de la charmante cible redonnant un peu de goût à une vie jusque là sans saveur.

Isabel Coixet nous propose un thriller romantique à travers une cartographie sonore et visuelle de la ville de Tokyo. Fantasmée par la réalisatrice, la capitale est sublimée par l’œil caméra qui tente d’en capter l’essence, du dépeçage des thons rouges à l’odeur de citron de la peau de Ryu. Pour filmer ce parcours des sens, elle suit pas à pas l’errance de ses personnages qui ont tous pour point commun d’être profondément marqués par la solitude. Ainsi, Ryu est suivi par un ingénieur du son autant obsédé par les bruits de la ville japonaise que par elle. Comme un conteur, sa voix nous oriente dans l’histoire tandis qu’il enregistre les moindres sons émis par la jeune fille dont il est secrètement amoureux.

Mais c’est auprès de David que Ryu se transforme. Elle délaisse son rôle de tueuse froide pour se rapprocher de l’homme éploré, elle se métamorphose alors en jeune fille à la sensualité débordante. De leur rencontre, une étrange relation charnelle va naitre. En effet, malgré sa mort, Midori hante l’espace de sa présence fantomatique et envahit la relation de David et Ryu. Le jeune homme la fait ainsi renaitre de ses cendres à travers la nouvelle amante de substitution dont la difficile tâche sera de combler le vide laissé par la défunte. David lui fait jouer le rôle de Midori. Dans le love hôtel Bastille, ils vivent des moments qui on déjà été vécus par l’ancien couple. Dans un décor kitch d’une rame de métro Place des Vosges, ils s’adonnent à des jeux sexuels esthétisés par la réalisatrice. La morte est ressuscitée à travers ces souvenirs que l’on rejoue comme lorsque le père inconsolable noie son chagrin dans la contemplation nostalgique des photos de la jeune fille.

C’est dans ce rapport aux souvenirs et aux fragments que le film tire sa force. Ces éléments de substitution (plus malsains que libérateurs) fonctionnent comme des doubles hallucinés. Pour David, le love hôtel et Ryu sont possédés par le souvenir de la morte; pour le père ce sont des photos  ; pour le preneur de son ce sont des morceaux de Ryu, ses mots trop rarement prononcés, le bruit qu’elle fait quand elle boit le ramene, le son de l’eau versée sur les tombes qu’elle nettoie, l’écho de ses pas, ce sont ces cassettes qu’il réécoute à longueur de journées qui lui permettent de percer le mystère de cette jeune fille irréelle. Grâce à cela, ils peuvent retrouver pour un moment cet être qu’ils ont perdu ou tenter d’atteindre ce qui leur échappe.

Par sa mise en scène léchée, Isabel Coixet représente des personnages brisés qui désirent désespérément combler leur peine et leur solitude. Une jolie bande originale, qui fait cohabiter musique japonaise genka (Misora Hibari) et rock mélancolique (One Dove de Antony & the Johnsons) accompagne le parcours mélancolique de ces êtres paumés. Même si le film manque parfois de rythme surtout dans sa seconde partie où la composition sonore est délaissée au profit de la description un peu molle de la relation amoureuse, Carte des sons de Tokyo offre tout de même de beaux moments poétiques de cette capitale qui ne cesse d’inspirer les cinéastes. La qualité du film doit beaucoup à la performance de ses excellents acteurs, Rinko Kikuchi que l’on a découvert dans Babel est à la fois touchante et fascinante et Sergi Lopez nous prouve encore une fois son talent.

Un seule regret subsiste tout de même : la sous-exploitation du preneur de son, très mal intégré à l’histoire. A la fois double de la réalisatrice et personnage fasciné, il nous permettait de vivre une véritable expérience sensorielle.


CARTE DES SONS DE TOKYO : BANDE-ANNONCE VOST

Date de sortie cinéma : 26 janvier 2011
Réalisé par Isabel Coixet
Avec Rinko Kikuchi, Sergi López, Manabu Oshio,
Titre original : Map of the Sounds of Tokyo
Long-métrage espagnol . Genre : Drame
Durée : 01h49min

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Sonia Ingrachen

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