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Cannes, Compétition : « La Fracture », une comédie sociale importante de Catherine Corsini

Cannes, Compétition : « La Fracture », une comédie sociale importante de Catherine Corsini

10 juillet 2021 | PAR Yaël Hirsch

Après nous avoir bouleversés avec Un amour impossible, voici que Catherine Corsini crée l’évènement à Cannes en proposant le film le plus fin, le plus actuel et le plus génialement drôle sur la lutte des classes qu’il nous ait été donné de voir jusque-là. En compétition officielle, La Fracture pousse l’art de la comédie vers son essence de révélateur social ultime. Jusqu’ici c’est notre Palme d’or. 

Deux fractures aux Urgences

Paris, il y a quelques mois. Un samedi « d’actes » particulièrement violents entre gilets jaunes et forces de l’ordre, deux femmes d’âge mûr. Raf (Valeria Bruni-Tedeschi) et Julie (Marina Foïs, les deux actrices étant respectivement en surjeu et sous-jeu parfaitement calculés) sont sur le point de rompre et le fils de l’une d’elle part pour manifester aux Champs-Elysées. En parallèle, Yann (Pio Marmaï, juste à chaque instant) monte de Nîmes où il vit chez sa mère dans son camion pour manifester également. L’acte tourne mal et Yann est blessé à la jambe par une grenade, la rupture tourne mal et à force de courir après Julie pour la convaincre de leur redonner une chance Raf tombe et se blesse fort au coude. Yann et Raf se retrouvent en même temps aux Urgences sur-sollicitées et sous-staffées de la Salpêtrière où Kim (extraordinaire Aïssatou Diallo Sagna, réellement aide-soignante dans la vie) s’apprête à enchaîner sa 6e garde de la semaine quand le règlement et la raison les limitent à trois…

Une grande comédie romantique

Avec une image entre série et photojournalisme du quotidien parfaite pour le propos, des dialogues ciselés et timés comme du Feydau, des acteurs génialement dirigés, La Fracture est quasiment une pièce de théâtre qui reconstitue la nuit où les altercations sont allées jusqu’aux portes de la Salpêtrière qui a dû se barricader. Et c’est toute la problématique actuelle de lutte des classes qui est abordée dans cette comédie parfaite où l’on rit beaucoup de la rencontre des mondes, des travers de ceux-ci mais aussi avec les personnages qui sont aussi tendres, humains et malgré tout attentifs aux autres. Catherine Corsini suggère également sur le mode bouffe – l’écroulement des lumières de l’hôpital sur les patients ou la dame qui vient se faire accoucher sur le brancard de nos deux éclopés en crise de nerfs – et c’est beaucoup plus léger et percutant que la saison 2 d’Hippocrate. Tout comme son aide-soignante, la réalisatrice est de tout cœur aux côtés des Gilets Jaunes et tente de séparer chez eux la revendication citoyenne des extrêmes. Mais rien n’est jamais blanc ou noir, et les plus bourgeois peuvent venir de milieux modestes de Valenciennes, tandis que même la comédie a ses limites, car l’heure est grave. Après avoir ri aux éclats, c’est sur ce constat que l’on quitte La Fracture. Ce que révèle le film comme une bobine physique va certainement nous percuter et nous faire réfléchir longtemps… 

La Fracture, de Catherine Corsini, avec  Valeria Bruni-Tedeschi, Marina Foïs et Pio Marmaï, France, 98 min, 2021, en compétition, sortie en 2022.

visuel : Le Pacte

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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