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Cannes 2022, Compétition : Eo ou les tribulations d’un âne en territoire humain

Cannes 2022, Compétition : Eo ou les tribulations d’un âne en territoire humain

20 mai 2022 | PAR Paul Fourier

Jerzy Skolimowski revient à Cannes, à 84 ans, pour raconter l’épopée d’un quadrupède pris, malgré lui, dans les péripéties humaines. Un film difficile et psychédélique qui s’attache à remettre les pendules à l’heure sur la nature humaine.

Eo (ou hi-han) est un âne qui fait des numéros dans un cirque. il semble aimer passionnément son humaine partenaire mais une législation va les séparer pour cause de maltraitance animale. Vue de Eo, la maltraitance est plutôt de le séparer de Kasandra et de le projeter dans le monde extérieur où il ne va pas faire que des bonnes rencontres. Tantôt libre, tantôt enchainé, il croisera le chemin de divers membres d’espèces animales. Mais la pire semblent bien être l’espèce humaine.

Écolos et Hooligans aussi nuisibles

La fable imaginée par Skolimowski, et inspirée de « Au hasard Balthazar » de Robert Bresson (1966) montre la subjectivité des actions et positions des humains vue par les yeux d’un élément étranger à leur communauté. Son regard d’innocent n’a que faire des causes justes ou non et son jugement se fait relativement à son propre intérêt (souvent vital). Pour Eo, les écologistes en croisade contre la maltraitance animale ne sont pas moins dangereux que les Hooligans furieux et décérébrés.

Étranger et exilé

Le paradoxe de Eo, c’est que c’est un animal domestique, et qu’en tant que tel, son monde naturel est celui des humains. La nature brute prend l’aspect d’un enfer lorsqu’il y est projeté et les bêtes qu’il y rencontre lui sont trop étrangères. Sa race se rapproche de celle des chevaux, mais il est condamné à garder son image de bête de trait face aux nobles animaux sanguins et adorés. Et son rapport à l’homme l’oblige à être utile. Sinon, il devient un poids voire de la viande à salami.

Parfois malgré lui donc, il observe les hommes. Et c’est là la magie de Skolimowski, de nous asséner ce regard extérieur et froid. Il les regarde se battre, s’égorger, il regarde Kasandra repartir avec son fiancé plutôt que le choisir lui. Finalement, il est toujours l’étranger, parfois même le migrant ou l’exilé. Cet âne-là est un animal maltraité. Il pourrait aussi avoir figure humaine (et déshumanisé) lorsqu’il traverse deux pays aussi symboliques que la Pologne et l’Italie.

D’ailleurs, qui sont les humains croisés sur son chemin ? On ne le sait pas forcément car d’eux, on ne connait que de minuscules tranches de vie. Isabelle Huppert passe, magnifique, mystérieuse et empêtré avec son fils. L’on en saura pas plus.

Des sensations psychédéliques

Eo ne parle pas mais il ressent, souffre ou, rarement, semble joyeux. Il pleure, il braie aussi. Alors ses sentiments prennent des formes et des couleurs,. Elles nous explosent au visage et nous disent que la vie et les cris peuvent aussi avoir une forme psychédélique qui percute nos sens primaires et ne passe pas par la langage habituel.

Eo a une vie, on ne dira pas une jolie vie. Skolimowski nous la donne à voir simplement. On regardera ça fasciné ou agacé. Finalement, Eo est comme tout le monde et lorsque l’on est destiné à être de la viande à salami, on n’échappe pas à son destin.

Eo, de Jerzy Skolimowski, avec Isabelle Huppert, Sandra Drzymalska, Zurzulo Lorenzo, Kosciukiewicz Mateusz, 86 minutes, en compétition dans la sélection officielle.

Visuel : © Aneta Gebska i Filip Gebski

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