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Cannes 2018, Semaine de la Critique : « Monsieur » (« Sir »),  Deux êtres amoureux, séparés par le mur des classes sociales en Inde

Cannes 2018, Semaine de la Critique : « Monsieur » (« Sir »), Deux êtres amoureux, séparés par le mur des classes sociales en Inde

15 mai 2018 | PAR Aurore Garot

Premier long-métrage réalisé par Rohena Gera, Sir sort des sentiers battus pour offrir une tragique histoire d’amour révélant les inégalités et les mentalités conservatrices de l’Inde moderne. Un film qui illustre de manière très claire, le mur qui sépare les classes sociales grâce à une excellente mise en scène et un jeu d’acteur irréprochable. La Semaine de la Critique nous offre décidément des films d’une très grande qualité…

Ratna (Tillotama Shome) travaille en tant que domestique chez Ashwin (Vivek Gomber), le fils d’un riche constructeur de Bombay. Tandis que l’un a l’argent mais plus les rêves, l’autre n’a rien mais se bat pour sa vie et celle de sœur. Au fur et à mesure, les deux personnages que tout oppose, apprennent à se connaître, à cohabiter, à s’effleurer…Mais où peut mener l’amour entre une servante et son employeur, dans une société aussi hiérarchisée (pour ne pas dire ségrégationniste) comme la société indienne ?

Sir n’est pas la comédie romantique à laquelle tout le monde s’attend, bien au contraire. Elle est honnête, vraisemblable et ne manque pas de nous rappeler que l’Inde reste encore sur certains aspects très conservatrice dans la mentalité du système des castes. Qu’importe ce qu’ils font, les personnages seront séparés par ce mur invisible dû à leur classe sociale et à cet environnement de jugement et d’humiliation. Un mur invisible rendu visible grâce à de superbes travellings dans l’appartement qu’ils partagent, les montrant l’un et l’autre appuyés contre le mur de leur chambre, l’une grande et spacieuse, l’autre ressemblant à un placard à balais. Un couloir les sépare et les rapproche, une intimité se créée dans ce lieu clos, gardien de leurs moments à eux, mais qui reste cependant un autre symbole d’opposition; alors qu’Ashwin passe plus de temps dans le salon et dans sa chambre, Ratna est le plus souvent bloquée dans la cuisine, lui préparant à manger. Lui se repose, elle travaille. L’appartement est finalement un personnage à part entière, et représente à lui seul, toute la symbolique du film.

Leur relation ne peut aboutir, Ratna le sait. Elle connaît mieux que quiconque la réalité de sa société. Fille de village venue en ville pour travailler et conserver son indépendance, elle est souvent confrontée à l’ignorance, au mépris ou à l’humiliation des plus hautes classes sociales, qui ne la respectent pas. Mais elle reste digne, et ne perd jamais son estime de soi, ce qui fait la beauté du personnage qui montre que la dignité n’est pas une question de hiérarchie. A défaut de changer cette société ségrégationniste, Ratna lutte pour ses propres rêves et pour son avenir. Ashwin malgré sa gentillesse et sa générosité, fait parfois plus de mal que de bien à son égard, car il ne comprend pas, il ne vit pas ce qu’elle vit. Lui a des problèmes de riches, elle, des problèmes de pauvres. Lui est respecté, elle n’est même pas regardée dans les yeux. Sa naïveté s’estompe peu à peu en prenant conscience de cette division radicale et inscrite dans la culture indienne. Qu’importe ce qu’ils font, Ratna restera aux yeux du monde, une servante, qui apporte le plateau de nourriture de son employeur. N’y-a-t-il donc aucun moyen de leur faire vivre leur relation librement ? « J’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé une manière de les rendre heureux ensemble car ce n’était jamais réaliste » explique la réalisatrice.

Sir n’est pas un film romantique à l’eau de rose, un Cendrillon des temps modernes avec une domestique vivant heureuse avec un prince. C’est une histoire d’amour impossible d’une grande honnêteté, qui apporte une véritable réflexion sur les inégalités et les manières de faire évoluer les mentalités.

Visuels : ©Dominique Colin

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