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Cannes 2018, Semaine de la Critique : entretien avec Rohena Gera, Tillotama Shome et Vivek Gomber, respectivement réalisatrice et acteurs de « Sir »

Cannes 2018, Semaine de la Critique : entretien avec Rohena Gera, Tillotama Shome et Vivek Gomber, respectivement réalisatrice et acteurs de « Sir »

15 mai 2018 | PAR Aurore Garot

Pour son premier long-métrage, Sir, la réalisatrice indienne Rohena Gera offre une histoire d’amour impossible entre une servante, Ratna et un riche constructeur, Ashwin, qui cohabitent sous le même toit mais pas dans le même monde. A l’occasion de sa projection officielle, nous sommes partis à la rencontre de la cinéaste et ses deux acteurs principaux, Tillotama Shome et Vivek Gomber, pour parler d’inégalités, de racisme des classes et de mur invisible insurmontable.

D’où vous est venue l’idée de faire un film sur une histoire d’amour impossible entre une domestique et son employeur en Inde ?
R.G : J’ai grandi dans ce pays et dans les maisons, il est très commun d’avoir des personnes qui y travaillent comme domestiques. J’étais très proche de ma nourrice, elle était comme une deuxième mère pour moi, mais on me faisait comprendre qu’elle n’était pas de la famille, qu’elle « n’était qu’une domestique ». Elle ne pouvait pas manger avec nous à table, nous ne mangions pas dans les mêmes assiettes, pas dans les mêmes verres, etc. Ça a toujours été compliqué pour moi car enfant, je ne comprenais pas cette ségrégation et j’ai toujours lutté contre cette forme de « racisme des classes ». Quand je suis partie aux États-Unis pour mes études et que je revenais, ça me semblait encore plus flagrant qu’avant. J’ai toujours vécu avec ça, mais je ne savais pas quoi faire. J’ai donc voulu explorer cette question sans parler d’oppresseurs et victimes, de méchants et de gentils car la réalité est très différente.

Cette opposition entre ces deux mondes qui pourtant cohabitent, vous la montrez de manière très symbolique avec les travellings dans l’appartement…
R.G : Il y a ça et le couloir qui sépare leurs chambres. L’appartement est un personnage à part entière qui les sépare et les rapproche en même temps. Au départ, je voulais prendre une vue de dehors avec les deux personnages regardant à leur fenêtre côte à côte, mais c’était impossible à faire. J’ai donc trouvé la solution avec le mur qui les sépare, et cela est finalement beaucoup plus intime ! C’est très symbolique car quoi qu’ils fassent, il y a toujours quelque chose qui les sépare. Que ce soit leur classe sociale, ou à l’intérieur de l’appartement, c’est un mur symbolique.

Ashwin veut pourtant briser ce mur…
R.G : Est-ce que ça ne va pas leur causer plus de tort que de bien ? Est-ce que ça ne va pas leur créer des problèmes ? C’est ce que j’ai voulu montré dans le film, c’est toutes ces interrogations dues au fait qu’on ne sait simplement pas comment faire pour changer les choses, c’est très compliqué. Ratna ne peut rien faire car elle est en situation d’infériorité et qu’il faut bien qu’elle gagne sa vie et Ashwin, s’il fait quelque chose, cela peut causer du tort aux deux mais particulièrement à elle. Lorsque son ami lui dit « tu vas la présenter à tes parents ? », cela peut sembler idiot mais en Inde, ce n’est tout simplement pas possible, car quoi qu’il arrive, elle sera vue comme une domestique,…Et elle sera humiliée. Alors Ratna, à défaut de pouvoir changer le système, décide de se battre pour sa vie et la vie de sa sœur, pour ses rêves et son avenir. Ashwin lui-même comprend que leur relation est impossible.

Il n’y a donc pas de solution pour qu’ils vivent librement leur relation ?
R.G : Quand j’ai écrit le scénario, je voulais qu’ils soient ensemble. Mais je voulais surtout faire un film honnête, fidèle à la réalité. J’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé une manière de les rendre heureux ensemble car ce n’était jamais réaliste et je ne voulais pas que cela tourne en une comédie romantique avec un happy ending peu voire pas du tout probable.

Même en la faisant partir à New-York avec lui ?
R.G :Elle a ses rêves, elle construit sa vie, elle n’allait pas tout abandonner pour un homme, et dans un pays dont elle ne connaît ni la langue, ni la culture ! Elle aurait vécu à ses crochets, et Ratna est un personnage très indépendant.
T.S : Et digne aussi, c’est d’ailleurs ce qui est célébré dans ce film. Elle a une estime d’elle-même et une force que personne ne peut lui enlever. Et cette dignité surpasse la question des classes.

Ashwin est plutôt naif au début et Ratna n’assume pas ses sentiments envers lui…Comment évoluent-ils ?
V.G : Ashwin ne vit pas dans le même monde qu’elle, ni même finalement dans la même culture, le même mode de vie. Il finit par comprendre la réelle impossibilité de leur relation qu’après leur baiser. S’il était resté naïf, il ne serait pas parti. Elle a brisé son illusion pour lui montrer la réalité.
T.S : Ratna quant à elle, reconnaît enfin les sentiments qu’elle a pour lui et c’est pour cela qu’elle partage un moment très intime avec lui et qu’elle l’appelle par son prénom à la toute fin. C’est une grande victoire personnelle pour elle en le prononçant alors qu’elle ne faisait que l’appeler « Sir » même quand il lui demande de ne pas l’appeler comme ça. En prononçant son nom, c’est un énorme pas en avant qu’elle fait, c’est une mini-révolution à l’intérieur d’elle-même. C’est un grand risque qu’elle décide consciemment de prendre.

 Visuels © Aurore Garot © Dominique Colin

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Aurore Garot

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