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Cannes 2018 : une ouverture un peu décevante avec « Everybody Knows »

Cannes 2018 : une ouverture un peu décevante avec « Everybody Knows »

09 mai 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Le couple star Penélope Cruz-Javier Bardem, épaulé par le splendide Ricardo Darin, n’inspire au final à Asghar Farhadi qu’un film assez déjà-vu et peu frénétique, loin des réussites que furent Une séparation (critique ici), Le Passé et Le Client.

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Quand on songe à Asghar Farhadi, les souvenirs des coups d’éclat que furent Le Client (critique ici) ou Le Passé viennent en tête : la mécanique infernale du premier, splendidement incarnée par Shahab Hosseini et Taraneh Alidoosti, pouvait tenir en haleine tout du long les spectateurs, subjugués par la maîtrise technique du réalisateur iranien.

La force et l’originalité du Passé, puissante histoire tournée en France, n’est pas en reste : les figures jouées par Ali Mossafa, Bérénice Béjo et Tahar Rahim hantent encore des mémoires. D’emblée, on peut affirmer qu’Everybody Knows, nouveau film du cinéaste, tourné en Espagne, n’est pas à la hauteur de ces précédents faits d’armes. Présenté en ouverture du Festival de Cannes 2018, et en compétition pour la Palme d’or, le film laisse une impression de déjà-vu et de travail en surface. Les silhouettes qui le peuplent, occupées par de nombreux problèmes, paraissent un peu lisses.

Le problème vient d’abord de la mise en scène, impersonnelle, et du rythme, assez répétitif : mis à part quelques scènes où la capacité à fouiller les consciences humaines de Farhadi se manifeste, et quelques éclats offerts par les interprètes, Everybody Knows semble exécuter mécaniquement un scénario. Il en résulte que la réalisation ne rend pas assez sensibles les tourments profonds de ses personnages, et que les échanges seul à seul auxquels ils se livrent, systématiques, finissent par ennuyer.

L’histoire suit Laura (Penélope Cruz), espagnole installée en Argentine, de retour dans sa toute petite ville espagnole natale pour le mariage de sa sœur. Au cours de la fête qui suit la cérémonie religieuse, une coupure de courant se produit. Et un être cher à Laura se trouve tout à coup menacé. Toutes les figures présentes peuvent être responsables : à la façon d’un récit policier, le film se met à laisser planer le doute sur tous ses personnages.

Le père de Laura se révèle aigri car il n’est plus propriétaire terrien, Paco (Javier Bardem), viticulteur qui exploite les arbres situés sur les anciennes terres du père, redécouvre son attirance sans limite pour Laura, sa femme Béa (Barbara Lennie) laisse éclater son mépris envers la famille de cette dernière… Et même Alejandro (Ricardo Darin), mari de l’héroïne resté en Argentine, est soupçonné, du fait de sa situation financière. D’autant plus que de jeunes délinquants armés d’un drone – des jeunes gens dont s’occupe Béa – étaient présents à la fête. Et des employés vendangeurs de Paco, également. Dans le coin d’Espagne miné par la pauvreté où se passe l’histoire, les rancœurs éclatent.

Comme d’habitude, Asghar Farhadi peint des couples qui ont des problèmes, pour l’essentiel. Cette fois, la mise en scène, trop illustrative et en surface, et le rythme mécanique débouchent sur un film qu’on a l’impression d’avoir déjà vu. Le cadre et l’origine de l’histoire pourraient être remplacés sans que grand-chose ne change, tant les ficelles du scénario prennent de la place. Elles sont assez de surcroît peu inspirées… Mis à part quelques scènes intenses, telle cette incroyable réaction de Ricardo Darin face à l’homme qui l’accuse, les séquences fonctionnent, mais manquent leur cible. Et certains passages présentent des redondances. On suit donc cette histoire à distance, comme devant un thriller trop beau pour être humain.

Les interprètes, pour leur part, essayent d’offrir des performances marquantes. Tous sont excellents. Les qualités de directeur d’acteur d’Asghar Farhadi transparaissent. Mais elles se noient dans une forme bien peu intense, et pas vraiment originale.

Film présenté en ouverture de la sélection officielle de Cannes 2018, et en compétition pour la Palme d’or, Everybody Knows sort dans les salles françaises le 9 mai.

Retrouvez tous nos articles sur les films du Festival dans notre dossier Cannes 2018

Geoffrey Nabavian

Visuels : © Memento Films Distribution / Teresa Isasi

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : geoffrey.nabavian@free.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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