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Brussels film festival, jour 3 : la masterclass de Bertrand Tavernier et la fête de la musique à Flagey

Brussels film festival, jour 3 : la masterclass de Bertrand Tavernier et la fête de la musique à Flagey

21 juin 2013 | PAR Yaël Hirsch

En ce troisième jour de Brussels film festival sous un ciel gris et menaçant, le place Flagey a vu affluer cinéphiles et amateurs du musique. En effet, dans la soirée le 7ème art s’est concentré dans les studios et a laissé la grande salle à un grand concert gratuit qui s’est lui-même dispersé en afterparties dans les studios quand les projections se sont terminées.

Les bruxellois sont venus nombreux écouter la masterclass de Bertrand Tavernier, invité d’honneur du 11èm Brussels Film Festival, ce vendredi 21 juin à 16h. La nef de Flagey bruissait des discussions des cinéphiles impatients. Le réalisateur de « Que la fête commence » et de la « Princesse de Montepensier » était bien à l’heure, mais le festival avait pris du retard et une mystérieuse projection au studio 1 a repoussé l’intervention de 40 minutes. Même chose qu’hier soir ! Cela commence donc à devenir une habitude, ce qu’ont confirmé des habitués du festival. Dans la jolie salle art déco, quand Tavernier a pris la parole, toute impatience a disparu. Pendant près de deux heures, on a pu entendre les mouches voler entre les propos captivants d’un immense cinéaste.

Répondant à deux équipes d’abord sur des questions de scénario puis de mise en scène, Tavernier s’animait et revivait les émotions de chacun de ses tournages. Il a bien sur parlé de son travail avec Jean Cosmos Parlant avec amour de Jean Aurenche et de Pierre Bost avec qui il a collaboré pour « L’horloger de Saint-Paul », « Que la fête commence », « Le juge et l’assassin » ou encore « Le coup de Torchon », Tavernier a expliqué qu’il aimait travailler avec des scénaristes mis sur la touche : « J’ai pris des gens qui avaient du métier mais qui étaient sur la touche ». Observations ébruitées sur liste noire USA. Souvent c’est pour de mauvaises raisons, comme l’ont montré les listes noires du maccarthysme. Puis, parlant du « Douce » que Aurenche a écrit pour Autan-Lara en 1942, Tavernier s’est émerveillé qu’en temps de collaboration, un scénariste puisse écrire « Je souhaite l’impatience et la révolte ». Evoquant un deuxième épisode de la Deuxième Guerre, Tavernier a évoqué le courage du scénariste Charles Spaak, qu’il a mis en scène dans « Laisser-Passer », qui a refusé de rapporter les origines juives d’un affairiste caricatural dans son adaptation années 1940 d’un polar de Siménon. Un geste dont Spaak ne parle pas dans ses mémoires mais dont l’élégance à une période bien noire pour la France a profondément ému Tavernier.

Comparant la manière de travailler à la française et celle des scénaristes américains, Tavernier a avoué une allergie à la seconde « On se voir trois semaines, on parle de tout et de rien et puis on se sépare et on reçoit un scénario ficelé trois semaines après ». Pour travailler avec Jerzy Kromolowski pour « Dans la brume électrique », il a donc fallu trouver des aménagements et des intermédiaires. A l’évocation du « réalisme » du film de « Spielberg », « Il faut sauver le soldat Ryan », Tavernier a émis une petite pique supplémentaire de critique à l’égard des Etats-Unis, expliquant que les trois plans sur la mitraillette allemande évoquant un autre champ de vision que les arrivants sans évoquer les souffrances humaines de l’autre camp, et que l’absence d’anglais ou d’autres alliés aux côtés des soldats américains était « impérialistes ». Heureusement Malick, lui, a su aussi montrer la misère du camp Japonais dans sa « Ligne rouge ».

Tavernier a ensuite mis l’accent sur l’importance des personnages sur la mise en scène : « Dans tous les films je cherche à donner l’impression que les personnages dictent leurs lignes de dialogue et sa place à la caméra ». Le réalisateur ne doit donc jamais donner l’impression d’en savoir plus que ses personnages. Se déclarant élève de Michael Powell sur ce point, c’est les yeux brillants que Tavernier a expliqué qu’il aimait tous ses personnages, mais « qu’ils devaient tous avoir totalement tort au moins une ou deux fois par film ». D’où, par exemple, le goût du luxe du personnage naïf de Marie Gillain dans « l’Appât ». Et avec une véritable passion, Tavernier a montré comment la scène la plus émouvante du film, était celle où Marie Gillain est fouillée par une gardienne de la paix enceinte et qu’elle lui demande après un strip-tease absolument désolant, si ce sera une fille ou un garçon.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAA la question du travail de recherche historique, Tavernier a surtout répondu que ce qui l’intéressait était l’émotion, et que la donnée historique juste y contribuait. Donnant l’exemple de la princesse de Montpensier, il a souligné combien les femmes de cette époque étaient prisonnières. Mais la liberté prime avant tout. Ainsi, même si ce n’est pas dans le roman de madame de Lafayette, il lui a semblé juste de donner au personnage l’envie explicite de lire et écrire. L’auteure elle-même a assez lutté pour cela. Et il y a quelque chose qui émeut immédiatement dans cette démarche : « J ai l’impression de retrouver ces femmes algériennes qui font 30 km pour aller a l école, de retrouver le prix d’accès à la culture ». S’il s’agit de définir son rapport au réel, Tavernier a utilisé avec une joie non dissimulée les mots d’un autre maître, Jean Vigo : « Je plaide pour une fiction documentée ». Et le réalisateur de nous nourrir de mille anecdotes formidables sur les difficultés de lier réalité et fiction, tirées du tournage de L.627, qui dépeignait la vie quotidienne d’une brigade des stups.

« Tous les films que j’ai faits, je les ai faits pour découvrir quelque-chose que je ne connaissais pas », a expliqué Tavernier. Et sans jamais avoir d’idée préconçue sur le lieu où le film allait le mener, même si le réalisateur a avoué avoir un faible pour les « fins brechtiennes ». Question décors, le réalisateur a expliqué qu’il aimait surtout que ses acteurs ne fassent jamais « touristes », qu’il fallait qu’on ait l’impression qu’ils avaient toujours évolué dans cet environnement et a insisté sur l’importance de bonne entente et de travail d’équipe, notamment pour que le son fonctionne avec l’image, surtout dans des films… sur le jazz !

C’est carrément avec amour que Tavernier a parlé de ses acteurs (et surtout de ses actrices), expliquant qu’il était à l’affût, volontiers dans les théâtres pour découvrir des comédiens qui l’inspirent. C’est comme ça qu’il a mis Torreton ou les comédiens du Splendid sur un plateau de tournage. Même s’il est parfois difficile de dire directement « non » à un comédien qui a fait des essais pour un rôle, se cacher derrière un directeur de casting est lâche, selon Tavernier. Une fois sur le tournage, à grands renforts d’anecdotes mobilisant le génial Noiret ou Mélanie Thierry, le réalisateur s’est dit à l’écoute de ce que ses acteurs lui proposent : « Je veux travailler sans marques », a-t-il déclaré.

Des marques, Tavernier en a laissées, à un public complètement conquis par l’immense sensibilité et l’intelligence pleine de cœur et de conscience de ce très très grand cinéaste. Si vous êtes à Bruxelles ce week-end ne manquez pour rien au monde la leçon de cinéma que le réalisateur offre au public demain, samedi 22 mai à 16h (ou 16h40 !), toujours à Flagey…

Après ce fort moment d’émotion, nous avons voulu voir en avant-première le « Post-partum » de Delphine Noëls avec Mélanie Doutey. Mais faute d’organisation, la grande salle étant réservée au concert de la fête de la musique, toute la salle était réservée au Gala Fédération Fédération Wallonie-Bruxelles. Pas de compte-rendu, donc.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAEt plus de film pour la soirée, la musique prenant toute la place avec des documentaires musicaux et le grand concert où se sont succédés de 20:30 à 23:00 la chanteuse la voix rauque Mélanie Di Biasio, dont l’album « No deal » est une des révélations de ce printemps 2013, les bucoliques et belges Roscoe (« Cracks », Pias), puis sur un mode électronica-mélancolique l’égérie de David Lynch, la belle Chrysta Bell.

http://www.youtube.com/watch?v=nt_ls6abWzM

http://www.lesinrocks.com/2012/07/06/musique/chrysta-bell-real-love-11273535/

Une soirée de musiques variées qui nous donne donc une petite respiration pour mieux reprendre la route du 7ème art demain. Le Brussels Film Festival prévoit pour ce samedi 22 juin une soirée de cinéma italien, avec notamment les avant-premières de « Miele » de Valeria Golino (en compétition à Bruxelles et que nous avions vu à Cannes, section « Un certain regard ») et de « The Best offer » de Giuseppe Tornatore avec Donald Sutherland et Geoffrey Rush.

« Random Access Memories » remixé entièrement par Nicolas Jaar
Playlist de la semaine (21)
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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