Cinema
[Berlinale 2021, Forum] « Jack’s Ride » : un portrait libre, épuré et solaire

[Berlinale 2021, Forum] « Jack’s Ride » : un portrait libre, épuré et solaire

03 mars 2021 | PAR Geoffrey Nabavian

La réalisatrice portugaise Susana Nobre (Tempo Comum) s’attache aux pas d’un homme au seuil de la retraite, et livre un essai cinématographique qui ne souligne rien et laisse rêver.

Alors qu’il est proche de la retraite, Joaquim – dit Jack – fait en voix-off le bilan d’une vie passée à travailler. Une existence entre le Portugal et les Etats-Unis où il partit tenter sa chance, alors que le gouvernement de son pays d’origine était encore dictatorial. Au départ employé à la réparation des avions à Alverca, il fut ensuite notamment chauffeur de taxi à New York, puis conducteur de limousine. Se trouvant au chômage quelques temps avant de se retirer du monde du travail, il court les lieux où il pourrait se faire recruter afin d’obtenir des attestations de recherche et toucher ses allocations, parcourant des paysages portugais ruraux où certaines usines et fabriques semblent bien inactives. Se déplaçant dans sa voiture toujours rutilante malgré les années, il affiche une mine sereine.

Thèmes nombreux et forme toute simple

L’exil, l’histoire politique du Portugal, les envies d’ascension sociale, la situation économique récente d’un pays, l’heure des bilans, les péripéties d’une vie : on l’aura compris, Jack’s Ride traverse un certain nombre de thèmes. Il parvient à les mêler de manière totalement naturelle. Le style de la réalisatrice Susana Nobre (remarquée avec Tempo comum) est particulier : il n’y a presque pas de fil narratif, dans Jack’s Ride. Le personnage suivi fait ce qu’il a à faire et effectue son bonhomme de chemin, sous une lumière radieuse. Cette forme façon promenade évite tout message appuyé, tout surlignage. Jack se frotte, au long de sa balade, à des réalités moins radieuses, et en évoque d’autres, pas toujours heureuses non plus, en voix-off : jamais les procédés du film n’appuient le fait que ce qu’il voit ou dit est dramatique. Sans que rien ne soit forcé, de la vie pure se met à s’activer à l’écran.

Les plans n’apparaissent pas trop brefs, et laissent au spectateur la marge nécessaire pour qu’il goûte à eux. Et au milieu de séquences très réalistes, un peu d’onirisme s’invite : alors qu’il roule, Jack s’imagine par exemple à nouveau dans son taxi new-yorkais. Des éclairages rougeâtres se reflétant sur lui, et un gros plan sur sa carte de licence de chauffeur de taxi (qui « n’est pas là », en réalité) suffisent à suggérer ce glissement vers le rêve.

Complexité qui surgit

Le style du film, très réaliste la plupart du temps et peu scénarisé, requiert de se poser et de se laisser porter par les détails infimes de cette vie qui nous est décrite. On se dit, à ce propos, que le Joaquim que l’on est invité à suivre est sans doute un homme non-fictionnel : à l’écran, le film se garde de répondre à cette question. Il ambitionne d’être un essai artistique – à la forme simple et élégiaque – et non un documentaire, d’où les légers décalages qu’il opère. Avec sans doute pour but final de laisser voir tous les aspects du personnage suivi. Un homme capable de s’énerver aussi, comme dans cette scène où il précise fermement à son interlocuteur qu’il a besoin d’être payé. Une séquence où le dialogue est en anglais, et se passe à on ne sait trop quelle époque de la vie de Jack, et d’ailleurs qu’importe…

Cette tentative artistique apparaît en tout cas très réussie. Et si rien n’est explicatif dans Jack’s Ride, les personnages suivis apparaissent également attachants. Tout autant que le regard de réalisatrice de Susana Nobre, authentique.

Jack’s Ride (No taxi do Jack, en VO), de Susana Nobre, est présenté dans le cadre de la Berlinale 2021, dans la section Forum.

Visuels : © Terratreme Filmes

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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