Cinema
[Berlinale 2021, Compétition] « Wheel of fortune and fantasy » : cruels jeux sentimentaux, superbement filmés

[Berlinale 2021, Compétition] « Wheel of fortune and fantasy » : cruels jeux sentimentaux, superbement filmés

05 mars 2021 | PAR Geoffrey Nabavian

Le réalisateur Ryusuke Hamaguchi livre un film composé de trois histoires courtes, toutes très dialoguées, parlant d’amour et de sexe avec une cruauté transfigurée par une mise en scène superbe et sobre.

Présenté lors de la Berlinale 2021, en Compétition pour l’Ours d’or, Wheel of fortune and fantasy est un film qui conte d’abord l’histoire de Meiko, de son ex-amant Kazu, et de son amie Gumi. Gumi, qui parle un jour à Meiko d’un homme qu’elle vient de rencontrer, qui lui a lui-même décrit « son ex-amie », qui l’a rendu méfiant vis-à-vis du fait d’être amoureux. Il se trouve que cet homme est Kazu, et l’ex, Meiko, donc. Mais cette dernière n’aura au final pas le courage de crier haut et fort, devant Gumi, les vrais sentiments qu’elle a éprouvés, et éprouve toujours, pour son ancien amant, et de reconnaître aussi ses torts : elle s’imaginera le faire.

Les héroïnes des deux autres histoires composant Wheel of fortune and fantasy auront le même tort : celui de rêver que les rapports amoureux qu’elles attendent, ou qu’elles ont fantasmés, aient exactement la forme excitante qu’elles désirent. Au risque de commettre des erreurs assez graves.

Longues scènes dialoguées, et cruauté

Dès la première histoire de ce film signé par le japonais Ryusuke Hamaguchi (Senses, Asako Chapitres 1 et 2, Passion), on plonge dans de longues séquences de conversation portant sur la complexité des sentiments, et sur les réactions à avoir face à eux, pour éviter au maximum la souffrance. Dans le même temps, on se rend vite compte que certains personnages qui participent à ces échanges jouent des double jeux, ne révélant pas tout ce qu’ils ont en tête ou essayant de piéger leur interlocuteur. Le talent et surtout l’immense naturel des interprètes – extraordinaires, celles du troisième segment atteignant en particulier de splendides hauteurs dans leur jeu – aident à rendre ces scènes prenantes, d’autant plus que, dans certains de ces longs passages, Hamaguchi a recours à un nombre très réduit de plans. La forme de son film apparaît simple, et juste. D’autant plus affûtée et piquante.

Bientôt, au milieu de la deuxième histoire, une longue séquence dialoguée prend place, et évoque des thématiques similaires aux précédentes (en mettant davantage l’accent sur le sexe). Le ton monte d’un cran dans l’acidité, par rapport au premier segment du film : une jeune femme lit à un écrivain une scène de sexe extraite d’un de ses romans, pour le piéger. Ce faisant, elle se piège elle-même, en contrôlant mal son attirance.

Superbement filmé, et violent

En apparence paisible, l’atmosphère du film finit ainsi par se révéler, en fait, assez chargée en violence. Et au sein des scènes, lorsque tout à coup, au détour d’un instant de colère, un geste brutal surgit, il n’en sonne que plus fort, par contraste. De même côté réalisation, lorsque le cinéaste a recours à un zoom bref et sec, pour figurer qu’un personnage imagine une situation violente, l’effet est saisissant, et la justesse demeure.

La manière également dont il fait surgir, en tant que point culminant soudain d’un échange verbal très corrosif, des plans frontaux montrant un homme et une femme attirés l’un par l’autre, et s’en voulant un peu en même temps, reste tout aussi brillante : les expressions sur leurs visages, entre désir et brutalité, marquent. Il convie ses spectateurs à des jeux cruels et magnifiques, disséquant les sentiments avec une pointe d’humour. Ce dernier ne sauvant personne des abymes de la passion et de l’attirance, brillamment ouverts dans ce film virtuose…

Wheel of fortune and fantasy, film contant trois histoires à la suite de Ryusuke Hamaguchi, est présenté dans le cadre de la Berlinale 2021, en Compétition pour l’Ours d’or.

Visuels : © 2021 Neopa/Fictive

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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