Cinema
Avec son nouveau musée du film, Amsterdam jette un « EYE » vers le Nord

Avec son nouveau musée du film, Amsterdam jette un « EYE » vers le Nord

09 avril 2012 | PAR Yaël Hirsch

Inauguré par Sa majesté la Reine Béatrix le 4 avril 2012, le plus grand complexe dédié au 7e art en Hollande a ouvert ses portes au public cette semaine. Ce nouveau bâtiment s’appelle le « Eye Film Institute » et reflète de toute sa blancheur et de toute sa transparence l’eau du fleuve IJ qui le sépare de la vieille ville. Situé derrière la gare centrale d’Amsterdam, sur un terrain qui appartenait auparavant à la firme de pétrole Shell, l’incroyable bâtiment imaginé par le cabinet d’architectes Delugan Meissel est à la fois un musée, un espace de projections (4 salles) et de vie. Il est le cœur d’un projet architectural qui compte étendre la ville vers le nord, gentrifiant un espace d’usines et de travail en lieu branché d’habitation. Toute La Culture a pu visiter en avant-première ce musée d’envergure européenne et vous fait partager sa visite guidée…

Le bâtiment : l’ascension vers le 7e art.
C’est dans un vieux bateau traditionnel et après un tour des canaux du 17e siècle classés au patrimoine mondial de l’Unesco que nous avons traversé le bras de l’IJ qui sépare la gare centrale d’Amsterdam du nouvel espace où a été bâti le musée. Des anciens locaux du Centre de Recherche de la firme Shell ne reste que la grande tour (Overhoeks Tower), en son jus. Si elle est vendue, elle porte aujourd’hui les couleurs du nouveau musée (voir photo-ci contre). Avec sa façade cristalline et blanche, le musée semble se fondre dans le paysage. Il reflète l’eau et la lumière, selon des lignes qui ne sont jamais droites. En effet, les architectes Elke Delugan et Martin Josst ont voulu faire de ce grand centre de cinéma un endroit mouvant. Selon une formule où le concept du bâtiment devait devenir le story-board du musée. Ils ont cherché à traduire cette illusion qu’est le cinéma en une expérience très physique de l’espace. On entre ainsi au sein du musée  par un espace très étroit, quasiment bouché et toujours terriblement blanc.

Mais très vite les lignes prennent la fuite et conduisent le visiteur (qui a accès gratuitement au bâtiment) vers l’arène. Immense centre mis à nu sur la lumière et l’eau par une baie vitrée, cette arène contient un immense bar noir design, et invite à regagner les 4 salles de cinéma et la salle d’exposition du EYE par de grands et chaleureux escaliers en bois. Ceux-ci grimpent en zigzag depuis le foyer pour convier le spectateur à une véritable ascension vers l’illusion des salles.  Mais la vue, le bar, et la générosité de l’arène encouragent également les cinéphiles à ressortir de la salle et du film pour venir communiquer sous de grands lustres ressemblant à des pellicules et signés Olafur Elisasson.

Les quatre salles de projection ont des tailles diverses, toutes sont équipées pour pouvoir se muer en salle de concert, où en tout cas pour accueillir comme au bon vieux temps un orchestre devant un film muet. La plus grande est blanche et lisse comme le building. Un vieil orgue de 1929 et récupéré à la Haye orne la deuxième plus grande salle. L’on voit ici (voir photo) la plus petite en mode concert. Et une autre pièce de projection est décorée art déco, un peu à la manière du célèbre cinéma Tuchinski, institution d’Amsterdam que l’on pourrait rapprocher de notre parisienne Pagode.

Une salle de conférences ou de cocktails, joliment appelée « A Room with a view » est un nid secret éclairé par une seule fenêtre de biais. Elle peut être louée pour des évènements.

 

L’objectif du musée  : tout le cinéma et beaucoup de vie!
Lors de la conférence de presse qui a eu lieu la veille de l’inauguration, la directrice du musée, Sandra Den Hamer (tout à gauche) avait l’air à la fois épuisée et heureuse de voir un projet de 65 ans (!) aboutir : Pouvoir montrer les 40 000 copies de films en possession de l’État Hollandais, pouvoir créer des expositions autour de ces collections. Si les bandes elles-mêmes ne sont pas conservées dans le musées, elle sont de plus en plus nombreuses (près de 7 000) à être numérisées sous la houlette de cette nouvelle institution qu’est le EYE (dans lequel 4 anciennes institutions hollandaises ont fusionné). Au sous-sol, un espace de jeu est mis à la disposition du public ou quizz et multimédias sont à l’honneur pour mieux faire connaître au public les grands classiques du 7e art et également le cinéma national hollandais, souvent trop vite réduit par les étrangers à Paul Verhoeven. Madame den Hamer a rappelé que pendant longtemps, Amsterdam a vu sa cinémathèque confinée dans les locaux centraux mais trop exigus de la Cinémathèque du Vondelpark. Avec un budget de 30 millions d’euros par an, malgré la crise, le EYE institute compte accueillir deux fois plus de public : 200 000 visiteurs/an.

Côté programmation, le musée se veut éclectique et prévoit aussi bien la projection de films restaurés comme « Spanish dancers » (1923) que de grands ciné-concerts, des avant-premières et une rétrospective Martin Scorcese. Une semaine de fête était prévue ce week-end de Pâques pour l’ouverture.

 

L’exposition : les rushs de films inspirent l’art contemporain
Côté expo, en attendant l’arrivée de l’expo Kubrick telle qu’on l’a vue à Paris à la Cinémathèque de Bercy l’an dernier (voir notre article), le commissaire Jaap Guldemond (à droite sur la photo de la conférence de presse) a mis au point l’ingénieux projet « Film Footage ». L’expo inaugurale réunit des œuvres d’arts faites de ou inspirées par les Rushs de pellicules cinématographiques. Une vingtaine d’œuvres et installations s’étalent dans un espace sublime et malléable de 1 200 m² plongés dans la pénombre et ouverts sur le reste du musée.

Tout commence avec Outerborough de l’américain Bill Morrisson (2005) qui s’appuie sur des rushs des frères Lumière. « Message from Andrée » (2005) de Joachim Koester s’articule autour des rushs quasi-détruits pris lors d’une expédition au Pôle nord datant de 1897! Dans le brillant « Intervista » (1998, voir video ci-dessous), l’albanais Anri Sala (voir notre critique de l’expo au Centre Pompidou) retrouve de vieilles bandes dans un carton où sa mère participe à un mouvement de jeunesse communiste. Il s’entretient alors avec elle sur ce passé!

Toujours dans cette exposition, David Claerbout fixe les enfants dune maternelle de San Antonio, comme sur bout de pellicule (1998), Bruce Conner fait peur sur 3 grands écrans (2006), Aernout Mik réfléchit aussi en triptyque de rushs sur le passé colonial des Indes néerlandaises (« White suits and black hats », 2012). Pablo Pijnappel remonte également le cours de l’histoire et retrace, en rushs, la vie de la fantasque Felicitas Baer (2005)…

A la fois agréable et pointue, cinéphile et ouverte à l’art contemporain, cette première expo laisse présager de l’excellence des futurs propos qui vont être tenus dans la superbe galerie qu’elle habite.

Le quartier : des anciens laboratoires Shell à un lieu de convivialité ?

Plantée de l’autre côté du fleuve, au nord de la vieille ville d’Amsterdam surpeuplée, et pour l’instant reliée uniquement par ferry au centre que représente la gare (voir situation ci-dessus) le EYE institute est également, à la manière de la « Tate Modern » ou du BAM à Brooklyn (Fort Green), un premier pas vers l’habitation et l’organisation d’un tout nouveau quartier. Encore aujourd’hui, alors que le musée a ouvert, l’on sent fortement combien cette partie de la ville que les locaux appellent « Amsterdam Nord » est habitée par son passé industriel. Autour du musée, la zone était une zone de friche et un peu plus loin, l’on trouve des petites maisons d’ouvriers encore habitées par des foyers à revenus très modestes.

 

Mais la gentrification est déjà en marche et la grande mode dans le quartier est de retaper de grandes usines pour les transformer en restaurant.. Avec une vue délicieuse au bord du fleuve, comme chez le spécialiste du poisson Stork (voir ci-contre). Ou avec toute l’originalité et la haute cuisine que permettent des milliers de m², comme à l’hôtel de Goudfazant qui mêle ambiance cantine, mets raffinés, cuisines ouvertes et DANS son restaurant, voitures de collections (voir ci-dessous).

 

Par son envergure et les modifications urbaines qu’il représente, le Eye Institute place ainsi Amsterdam et la Hollande en tête de l’innovation architecturale et muséale en Europe. L’enthousiasme qu’il suscite  résonne avec le grand projet de rénovation du Stedelijk Museum, qui rouvre en septembre.  Nous avons pu visiter la nouvelle architecture agrandissant et transformant l’accès au bâtiment classique du 17e siècle.  Une drôle de plate-forme blanche et coquille d’œuf que les amstellodamois appellent déjà « La baignoire », imaginé par Benthem Crouwel Architects, pour libérer au cœur de la ville des milliers de m² d’exposition…

 

Visuels : Grand format + Situation dans Amsterdam(c) Iwan Baan.

Visuels : autres (c) Yaël Hirsch

Toutes les infos sur la ville d’Amsterdam, ici.

Alger sans Mozart : Cinéma, nostalgie et regrets d’Algérie
Sonic Protest : un remède déjanté à la crise de foie
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

2 thoughts on “Avec son nouveau musée du film, Amsterdam jette un « EYE » vers le Nord”

Commentaire(s)

  • Le batiment est une merveille. Le positionnement du musée est complétement différent des autres musées du cinéma de Lyon ou Turin par exemple. The Eye « malgré » son rôle d’archives est ouvert sur l’avenir à la différence des autres institutions citées. A suivre.

    septembre 1, 2013 at 20 h 11 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *