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Arras Film Festival : derniers jours avec une Compétition où les héros défient leurs sociétés

Arras Film Festival : derniers jours avec une Compétition où les héros défient leurs sociétés

14 novembre 2021 | PAR Geoffrey Nabavian

Le Festival du Film européen d’Arras doit voir son Atlas d’or être décerné à l’un des neuf films de sa Compétition, à la fin de son édition 2021. Choix guère aisé, tant la sélection de cette année donne à suivre des personnages passionnants, souvent en conflit avec les sociétés où ils vivent.

En cette édition 2021, au Festival du Film européen d’Arras, la Compétition pour l’Atlas d’or met face à des thèmes se rapportant souvent à des questions de société, traités avec des formes très diverses, au final. Dans un cas comme celui de l’excellent Inventory, du slovène Darko Sinko, le mélange des tons opéré aboutit à la naissance d’un climat suspendu entre humour solaire et gravité extrême. A tel point que celui qui le signe a pu le ranger sous l’étiquette « comédie inattendue« , comme le rapportait Anna Koriagina dans sa présentation d’avant-projection… Le jeune cinéaste a choisi de conter l’histoire d’un homme sans problèmes, et un peu vieillissant, tout à coup visé un soir chez lui par deux tirs de fusil, entrant par l’une de ses fenêtres. Dès lors, une enquête saugrenue – mais réaliste – a lieu pour identifier leur auteur, et dans l’existence de ce protagoniste central, tout se met à changer. Sa position au sein du monde dans lequel il vit est victime de glissements, révélant failles et abymes. Pour traduire de tels bouleversements et instaurer un climat curieux, le réalisateur a la bonne idée de filmer ses séquences majoritairement en journée, sous le soleil, et d’user d’une mise en scène précise et carrée, cadrant les situations avec efficacité et humanité. Dans le même temps, son scénario astucieux multiplie les pistes. Et il choisit de surcroît un interprète d’exception pour porter ce rôle central : Rados Bolcina, à l’expression débonnaire et à la force de jeu souterraine très marquante. Traversant une belle palette d’émotions, il devient littéralement à l’écran l’homme qu’il joue. On vit aux côtés de cet être tout l’inventaire qu’il fait, portant sur sa vie comme sur ce qu’il ressent. Le film, par cette union de talents et de partis-pris, donne au final naissance à un personnage doué d’universalité, auquel chacun peut se raccrocher, mais qui apparaît également comme un être très curieux, inattendu, face à une société avec laquelle la communication devient un peu ardue.

De la même façon, dans le film suisse La Mif, réalisé par Fred Baillif, les jeunes pensionnaires d’un foyer pour filles, et leurs éducatrices et éducateurs, se heurtent aux contextes sociaux dont ils sont issus, guère évidents, et tentent de trouver leur place au sein d’un monde où leurs débuts ne sont pas simples. Fiction construite à partir d’éléments documentaires, l’oeuvre a la bonne idée de s’en remettre aux histoires de chacune des protagonistes centrales, plutôt que de tisser une trame globale qui avalerait tout le récit. Les vies des jeunes pensionnaires, tout autant que celle de la directrice de leur établissement, se dévoilent ainsi peu à peu. Et la structure du film, ainsi que son montage, se révèlent au final si bien pensés que ces existences ont toute la place et tout l’air qu’il leur faut pour se révéler. Et ce même si toutes les causes et raisons ne sont pas exposées d’emblée. Choix idéal, au passage, car il permet d’éviter tout misérabilisme… La vérité émerge donc d’elle-même, et avec elle l’émotion. Une émotion que chaque spectateur peut ici accueillir, afin de se questionner. La Mif sortira dans les salles de cinéma françaises distribué par L’Atelier Distribution. Côté portrait de multiples personnages face à une société les dépassant, on a pu hélas être moins sensible à Leave no traces, nouveau film du polonais Jan P. Matuszynski (The last family), consacré à la lutte de protagonistes pour faire reconnaître le meurtre d’un jeune homme, dans la Pologne totalitaire du début des années 80, par des forces de l’ordre couvertes. Une oeuvre qu’on a pu juger moins fine, côté partis-pris de réalisation, dans sa peinture, bien qu’elle ait tenté d’offrir une multiplicité de points de vue.

Erna at war, film sur la Première Guerre mondiale dans lequel une femme parvient à suivre son fils dans les tranchées comme soldate – avec pour acteurs Trine Dyrholm ou Ulrich Thomsen – a eu, lui, encore plus de mal à convaincre, du fait d’un défaut central : sa multiplicité de thèmes, n’amenant aucun traitement en profondeur. Situé en Roumanie, et signé par Bogdan George Apetri, Miracle a su, lui, bien mieux gérer ses nombreuses thématiques : itinéraires d’une novice de couvent et d’un inspecteur de police à vif, il marque par ses personnages singuliers et sa peinture sociale pas trop appuyée. Il a la bonne idée de choisir un point d’intrigue central simple – et plus qu’essentiel à traiter – de broder un mystère autour, et de s’en remettre principalement à de longues séquences dialoguées, mises en scène au cordeau, pour troubler et interroger. Sa vérité émerge de sa sobriété, de même que de multiples questions touchant les différences de classe dans la Roumanie actuelle, la place qu’y occupe la religion chrétienne, ou celles de la corruption, des femmes… Un travail artistique pas parfait, mais qui étonne cependant par ses partis-pris tenus et par la prestation fiévreuse d’Emanuel Parvu. Miracle sortira dans les salles de cinéma françaises le 18 mai 2022, distribué par Arizona Distribution.

De surcroît, comme lors de la dernière édition du Festival du Cinéma Méditerranéen – ou Cinemed – à Montpellier, où avait brillé Hive, film lauréat de l’Antigone d’or, un autre portrait de femme originaire du Kosovo a su se distinguer, au sein de la Compétition pour l’Atlas d’or du Festival du Film européen d’Arras, cette année : Vera dreams of the sea, de la réalisatrice Kaltrina Krasniqi. Parcours d’une protagoniste faisant face au suicide de son mari, puis à des hommes criminels réclamant leurs dûs suite à cette mort, le film sait adopter une forme traduisant à la fois cette réalité sociale dure, entre précarité, corruption et patriarcat, et le caractère fait de tristesse et de force mêlées de son personnage, joué avec une belle intensité souterraine par l’actrice Teuta Ajdini Jegeni. Photo grise mais belle, scénario fait d’éclats de vie : l’oeuvre immerge dans le récit qu’elle raconte. Et donne encore une fois l’occasion de goûter, par-delà le personnage qu’elle peint et la réalité sociale qu’elle décrit, un vrai talent de réalisation, très personnel.

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Visuel 1 : affiche de La Mif © L’Atelier Distribution

Visuel 2 : Vera dreams of the sea © ISSTRA Creative Factory    

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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