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Rodrigo Sorogoyen : « Quand on ne coupe pas, on voit la vie »

Rodrigo Sorogoyen : « Quand on ne coupe pas, on voit la vie »

17 juillet 2020 | PAR Yaël Hirsch

Après Que dios nos perdone et El Reino, le réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen est à nouveau sur nos écrans avec un film plus intimiste : portrait de femme en deuil, Madre débute sur le court-métrage éponyme qui a été sélectionné aux Oscars en 2017 et imagine la suite en bord de mer (ou de mère ?) au Pays Basque. Interview avec un cinéaste des limites.

Le plan du début est-il exactement le court-métrage de 2017 ?
Oui exactement. Nous avons pris le court-métrage que nous avons tourné il y a deux ans et nous l’avons transformé en plan séquence de 17 minutes au début du long-métrage.

Vous aimez les plans-séquences : cela fonctionne pour cette première partie mais aussi pour la suite qui est plus lente, moins dans la veine du thriller…
Madre propose presque deux types de film: le premier est vraiment un thriller, avec une grande tension, et après c’est quelque chose de plus mystique, et le plan-séquence marche pour les deux. Et pour le plan-séquence, je crois que si on le fait bien et qu’il a du sens, cela marche tout le temps, autant dans une comédie que dans un film plus mystique ou dans une scène d’action. Pour moi, le plan-séquence c’est la proximité, l’immédiateté. Il a une capacité à imiter la vie pour immerger le spectateur plus facilement dans l’histoire, dans la scène, parce qu’il n’y a pas d’interruption. Quand on ne coupe pas, on voit la vie. Le temps, les silences, les bruits, c’est la vie. Et si on s’ennuie, c’est comme dans la vie.

Quand est-ce que vous avez su que vous ferez un long-métrage à partir du court ?
Quand j’ai écrit le court-métrage, on m’a dit que ce pourrait être un début de film incroyable. Je ne savais pas ce que le film pouvait raconter mais c’était une idée. Après, on a fait le court-métrage, il a eu beaucoup de succès. Et puis, on s’est demandé ce qu’on allait faire après El Reino. Et Isabel Peña, la co-scénariste, m’a demandé si je voulais faire plus et qu’est-ce que j’avais en tête. Je crois que si on avait simplement mis en scène la police qui cherche l’enfant disparu, elle m’aurait dit qu’elle n’avait pas trop envie de cela. Mais comme je lui ai dit tout le contraire, qu’on allait parler d’une femme très touchée par la perte de son enfant qui trouve un adolescent qui ressemble beaucoup à son fils, elle m’a dit « ok je veux le faire » et on a commencé à écrire.

Vos deux précédents longs-métrages étaient beaucoup plus politiques. Là, c’est beaucoup plus intime. Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire un film comme celui-ci ?
Oui tout à fait. Isabel Peña et moi, on était un peu fatigués des grands films. Que Dios Nos Perdone, c’était très fatigant. J’ai appris beaucoup et je m’amusais beaucoup. Mais on s’est dit qu’on voulait changer, prendre un autre chemin. Je crois pourtant qu’il y a des choses obscures dans le film qui se rapprochent de Que Dios Nos Perdone et El Reino. On met le spectateur dans un position inconfortable. L’invitation qui est faite c’est la même à chaque fois, c’est cette identification, par exemple avec le politicien corrompu. On se dit qu’il est horrible, qu’on ne veut pas être comme lui dans la vie, mais peu à peu on veut qu’il se sauve. Je pense que dans Madre, il y a quelque chose qui y ressemble. C’est une mère qui a subi une tragédie horrible, elle commence à faire des choses qu’au début, on n’imaginerait pas faire. Mais on a voulu que le spectateur comprenne ce qu’elle fait, ou du moins accepte. C’est pour ça je crois qu’ils sont liés. Mais c’est vrai qu’on est dans un autre type de film avec très peu de personnages, très peu de scènes, de décors… et ça c’est une chose qu’on voulait changer par rapports aux films précédents.

Le film est assez lent… Qu’est-ce que vous attendez du spectateur face à cette lenteur ?
Je crois qu’à chaque fois qu’on voit un film, les sensations sont différentes. Ma sensation quand j’ai fini le montage, elle n’était surement pas la même que si je voyais le film demain, je crois que je le verrais plus lent. El Reino, je crois que pour quelqu’un qui le voit pour la première fois c’est un électrochoc. Moi, je ne me rendais pas compte parce que j’étais habitué, mais je crois que le réalisateur, il doit faire l’exercice de sortir de son film pour se demander ce qu’il est finalement en train de montrer.
Je suis conscient que c’est un film totalement différent d’El Reino, qu’il a un rythme lent. J’adore, je crois que c’est le rythme qu’il doit y avoir dans ce film avec la plage, avec les sentiments de la mère, sa mort parce qu’elle est presque morte… Ce film doit être lent.
Je pense aussi que le film doit être exigeant pour le spectateur. Donner un film peu exigeant au spectateur, c’est facile et on ferait alors du cinéma moins intéressant. Quand je vois un film je veux qu’il me donne quelque chose, je veux qu’il m’invite à quelque chose. Il doit y avoir une relation entre le film et le spectateur, je dois te donner quelque chose, tu dois me donner quelque chose. Il y a beaucoup de niveaux dans cette relation, il y a des films très peu exigeants qui sont géniaux et des films très exigeants qui sont horribles parce que tu ne peux pas suivre. Donc je sais que je perdrais surement des spectateurs mais je crois que les spectateurs qu’on gagne, ils seront tombés amoureux du film.

Vous avez choisi la mer comme décor. Madre/mare, « mère/mer » en français, c’est très fort. Qu’est-ce que le paysage dit du personnage ?
Il y a évidemment des raisons matérielles à cela : nous voulions de la plage, la mer, que ce soit francophone… Mais quand nous avons trouvé cette plage, cet endroit, ce ciel, cette mer, ce sable, nous avons vu que cela parlait beaucoup du personnage de la mère : par la beauté, par l’aspect sauvage et même tourmenté. C’est ce qu’elle a aussi en elle.

C’est aussi une zone limitrophe, entre la France et l’Espagne, dans un entre-deux comme si le personnage était resté dans les limbes….
Oui et dans le film elle essaie de retourner en Espagne avec le personnage de Joseba. Mais nous nous sommes demandés ce que cela voulait dire de « retourner ». Pour y arriver elle doit être bien avec elle-même. Si elle reste, est-ce qu’elle va arriver à dépasser cela ?
Nous savions très bien qu’elle habitait dans un lieu limitrophe et c’était aussi intéressant que le spectateur se demande à lui-même ce que cela veut dire « retourner », parce que pour le personnage, retourner en Espagne, cela veut dire avancer. Mais ce n’est pas forcément le cas pour le spectateur et je voulais lui poser cette question.

Le film met en scène une relation ambiguë de la mère et d’un adolescent… On pense à Mort à Venise de Luchino Visconti (1971), est-ce que c’est un film qui vous a marqué ?
Totalement. Nous avons parlé de beaucoup de films pour faire celui-ci : Un été 42 de Robert Mulligan, Le souffle au cœur de Louis Malle aussi, c’est un film incroyable. Et évidemment Mort à Venise parce que justement le garçon, il ressemble à Tadzio, mais aussi pour le paysage, la plage évidemment. Mais je ne sais pas dire comment nous avons fait. Nous l’avons vu et il nous a inspiré d’une certaine façon. Par ailleurs, je ne sais pas dire si nous sommes très clairs ou très ambigus sur cette question : je crois que c’est au spectateur de le définir. Les acteurs non plus ne peuvent pas le dire, d’ailleurs.

Comment vous les avez dirigés alors ?
Je dirige les acteurs de façon à les mettre simplement à l’aise. Il faut qu’ils comprennent l’histoire qu’on veut raconter et qu’ils vont raconter. Le plus important, je pense que c’est qu’ils soient confortables tous les deux. J’adore les acteurs parce qu’ils sont très spéciaux, ils ont toujours l’air sage mais ils ne le sont pas. Ils sont dans une insécurité totale alors que leur jeu ne peut fonctionner que s’ils sont sûrs d’eux-mêmes. Mon objectif de réalisateur, c’est de leur dire qu’ils sont les meilleurs acteurs du monde pour cette histoire, de leur donner confiance.

Pour revenir à ce tabou, j’imagine qu’en Espagne, pays très catholique, c’est encore plus délicat qu’en France, cette mère qui se met à désirer ce jeune garçon. Est-ce que ça a choqué ?
Tout à fait, oui. J’ai plus confiance pour l’accueil du film en France. En Espagne, le film n’a pas eu beaucoup de succès et je crois que c’est un peu pour cela, mais surtout parce que les gens n’ont pas eu envie de voir cette histoire. Je croyais qu’au moins on en parlerait et que ce serait un peu polémique. Mais ça n’a pas fait polémique parce que les gens regardent ailleurs, ils n’ont pas voulu savoir ce que j’ai raconté.

visuel : © Le Pacte

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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