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Rencontre avec le documentariste Pierre Sauvage : « Beaucoup de choses peuvent être transmises sans forcément être identifiées »

Rencontre avec le documentariste Pierre Sauvage : « Beaucoup de choses peuvent être transmises sans forcément être identifiées »

08 juin 2018 | PAR Yaël Hirsch

Sujet d’une rétrospective au Mémorial de la Shoah du 3 au 10 juin 2018, le documentariste Pierre Sauvage nous a parlé de son travail sur la mémoire et la résistance. Rencontre avec un grand homme d’Histoire et de Cinéma.

C’est dans un hôtel dédié au Cinéma que nous rencontrons Pierre Sauvage. Grandi aux Etats-Unis et installé à Los Angeles, il n’en parle pas moins un français absolument parfait après des années au Lycée Français. Né au Chambon sur Lignon, où des chrétiens et notamment des protestants ont caché bien des juifs – dont la famille de Pierre Sauvage -pendant la guerre, ce documentariste important et trop peu connu en France est l’auteur d’une oeuvre importante :  sur le Chambon où il est retourné en 1982 (Nous étions là, Les armes de l’esprit) et sur la langue yiddish (Yiddish, langue maternelle). Son film sur la mission de sauvetage menée par Varian Fry pour sauver les intellectuels juifs et communistes réfugiés dans le Sud de la France pendant la Seconde Guerre mondiale sort en 2020 et en point d’orgue de la rétrospective qui lui est dédiée, le Mémorial de la Shoah projette dimanche prochain son dernier opus : Pas sans rien faire, qui revient sur le travail de l’israélien Peter Bergson pour convaincre les Américains de stopper ou amoindrir la destruction des juifs d’Europe en cours.

Avez-vous grandi dans une famille où l’on parlait yiddish ?

Non justement, pas du tout, j’ai été élevé dans une famille qui a voulu tout laisser derrière elle. Ils m’ont élevé sans que je sache que j’étais juif, qu’ils l’étaient eux-même donc c’était tout le contraire d’une famille pratiquant le Yiddish. En fait, j’ai appris à l’âge de dix-huit ans que j’étais juif.  Et quand mes parents me l’ont appris, ils ont tout de suite ajouté que ce n’était pas important. Pendant des années j’ai pensé que mon judaïsme n’avait pas d’importance alors que ça en avait. On parlait Français, j’étais très Français, tout le principe était là. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris bien plus tard que si j’avais été élevé en Français, c’était pour éliminer le juif. Donc j’allais au lycée français de New-York, j’étais élevé très français, on parlait français. Une fois arrivé à la maison, mon père abhorrait le fait qu’on parle Anglais à la maison. Pour le Yiddish, il y a un paradoxe qui me surprend encore. Malgré tout, mes parents avaient parlé le Yiddish quand ils étaient jeunes, même s’ils ne le parlaient pas devant moi. Ca avait affecté leur manière de penser, leur façon de s’exprimer, peut-être même leur geste. Finalement beaucoup de choses peuvent être transmises sans forcément être identifiées. Je sais pas comment j’aurai pu réussir à faire ce film rapidement, sans faire de grandes erreurs, si d’une certaine façon j’avais pas été influencé par des choses sans qu’elles soient identifiées.

Yiddish Langue maternelle (extraits, 2 min.) from Pierre Sauvage on Vimeo.

Est-ce que vous pourriez revenir quand est-ce que vous avez su votre histoire au Chambon-Sur-Lignon et quand est-ce que vous avez eu envie d’y retourner ? 

Je savais que j’étais né dans le coin, je suis né à l’hôpital de Saint-Agrève a proximité du Chambon, donc je ne suis pas né techniquement au Chambon. Je savais donc que j’étais né dans la région, mais j’ignorai profondément la signification du Chambon. J’ai fini par le comprendre et on est allés avec ma femme sur place dans les années 1980. J’ai épousé une femme juive très à l’aise avec son judaïsme. Ensemble, on s’est dit que c’était vraiment le moment de faire un film. En plus j’ai revu les gens que j’ai connu, je savais qu’il y’avait des interviews que j’étais sur de pouvoir faire. Or ca a été un peu magique : j’avais un ami réalisateur. Il connaissait Serge Moati, qui a tout de suite accepté et presque du jour au lendemain j’avais la possibilité d’aller en France tourner ce film sans y avoir jamais beaucoup pensé. Le plus drôle est que je n’y comprenais rien. Venant personnellement d’un milieu anti-religieux, et essayer ce comprendre ces gens-là n’est pas quelque chose d’aisé. J’ai donc tourné le film très rapidement, j’ai mis des années à le monter, par ce que je ne comprenais pas ce que ces gens-là cherchaient à raconter. Mais Les Armes de l’Esprit, avec ses éloges des chrétiens, m’a rendu plus juif parce que je voyais qu’ils retiraient une incroyable force de leur identité. Des gens qui méritaient qu’on les mette en avant. De manière générale, les Justes sont des personnes qui presque par définition ne se vantent pas, car ce qu’ils ont fait leur apparaît tellement naturel, qu’ils n’y attachent aucunes signification.

Les armes de l’esprit (extraits, 2 min.) from Pierre Sauvage on Vimeo.

Peut-on dire que ce qui fait le lien entre tous vos films, c’est votre intérêt pour ce qui résiste, ce qui persiste?

C’est très intéressant ce que vous dites, je n’y avais jamais pensé. En préparant cette rétropsective, j’ai découvert avec pas mal de surprises qu’il  y avait des liens communs entre des films, liens qui ne me sont jamais venus à l’esprit. Dans le film ste Yiddish, le directeur du journal Yiddish le Forverts dit : « La survie ne dépend pas du nombre, mais de la détermination » À la fin, j’ai donc cette interview avec cette mère qui élève son enfant, et qui veut absolument qu’il connaisse le Yiddish, qu’il parle le Yiddish, cette dernière indique d’ailleurs  » C’est difficile, il faut combattre toute la culture de masse. » Je lui demande si elle pense réussir, elle me répond  » Je ne sais pas, c’est une expérience mais je crois que cela réussira si je persiste suffisamment.  » Et  c’est vrai qu’il y a la persistance, c’est une forme de ténacité, une forme de résistance. Ce n’est pas sans rapport avec les héros du Chambon sur Lignon. Et mon dernier film, Pas sans rien faire est une critique de l’absence d’action des juifs américains, chose qui n’est pas encore reconnue en Amérique..

Dans vos films ce qui résiste, ce qui signe, ce qui persiste, c’est souvent au nom ou grâce à des particularismes, plus qu’au nom de l’universel. Dans Nous étions la, ce qui appartient aux catholiques et ce qui appartient aux protestants est vraiment important : ce qui vous intéresse vous, est comment des individus s’emparent de ce qui les constitue pour en faire un support de résistance, quelque chose de très particulier.

C’est juste. Lorsque vous évoquez le particularisme, c’est vrai que c’est mal vu en France. Le particularisme, le communautarisme, y sont de vilains mots. Je ne comprends d’ailleurs pas vraiment pourquoi. Pour moi, c’est peut-être par ce que j’en ai été privé, de mon identité enfant. Et peut-être de ce fait là, je suis particulièrement sensible au fait que connaitre ses racines, y attacher une certaine signification, c’est une source force, ce n’est pas une source de faiblesse. Il est certain que ce trait revient dans presque tous les films

Vos films doivent-ils résonner très fort avec votre histoire personnelle ?

Pas toujours. Mais tous les films que je montre ici, ont tous une dimension très personnelle, il n’y a pas de doutes. Quelqu’un m’a demandé après la séance, sur les quatre justes de France :  » Pour qui faites-vous ces films, quel est votre public ? ». Finalement je fais ces films pour moi. Ils me reflètent, en bien ou en mal. Il s’agit du luxe d’exprimer ce que l’on pense à travers un film. Et je le fais également pour la postérité, je suis suffisamment vieux aujourd’hui pour le dire. J’ai aussi envie de ressortir certains films en salle. Notamment Les armes de l’esprit qui a une résonance particulière, quand il est vu avec un public. J’ai remarqué que lorsque des gens sortent de la salle, il y a des liens qui ont été crées par ce que après tout, c’est un esprit qui montre comment une commune a bien agit, comment ils ont trouvé la capacité d’agir, les gens se posent de questions je crois quand ils voient le film, avec un public ou quand ils le voient tout seul.

Vous avez été critique, correspondant pour la revue Positif, vous avez écrit un ouvrage de référence aux réalisateurs américain. Votre savoir de théoricien vous a-t-il servi pour penser vos films ? 

Je ne me rappelle pas que ça soit le cas… Je me souviens quand j’allais faire le film Les armes de l’esprit, j’avais téléphoné pour Marcel Ophuls, pour lequel j’avais beaucoup d’admiration, pour lui demander conseil. La première chose qu’il m’a dite c’est  : « Avez-vous un scénario ? ». J’ai cru qu’il allait penser que j’étais incompétent par ce que j’ai du tout de suite lui dire « Non. » Ce à quoi il rétorqua : « heureusement par ce que sinon je n’aurai pas su quoi vous dire. » Il partait du principe qu’un film ne se prépare pas d’avance, avec des idées préconçues, avec un scénario. On se jette à l’eau et on essaye de comprendre ce que les gens disent…

Dans votre cinéma il y a quelque chose d’assez apaisé qui vient peut-être du cadre : le Chambon est il un personnage?

J’aime beaucoup l’adjectif « apaisé ». Un critique de cinéma et très grand spécialiste de John Ford, qui est un de mes metteurs en scène préféré, a souligné dans que Les armes de l’esprit évoquait un petit peu John Ford. C’est un des meilleurs compliment que l’on puisse me faire. Il a vu la façon dont un lieu est capté.  

Certains témoins  sont plus charismatiques que d’autres et prennent plus de place à l’image. Comment faites vous pour donner la parole à tout le monde ? 

On ne peut pas ne pas aimer les figures charismatiques. Pour ma part, je les trouve tous charismatiques, sauf quelques uns qui jouent un rôle plus ponctuel comme la fille du chef de la résistance au Chambon. Magda est très charismatique, j’adorais Magda Trocmé, c’était un personnage extra-ordinaire. Sa fille, qui vit aujourd’hui aux Etats-Unis me taquine toujours sur l’amour que je porte à sa mère. J’aime également Madame Barot, elle est tellement naturelle dans ses manières. Et puis, une personne qui est moins typique des Justes, Madame Brottes, qui parle des juifs comme du peuple de dieu, avait un côté un peu théâtral alors que les Héritiers qui ouvrent le film qui sont absolument typiques doivent être poussés à sortir les bonnes phrases. J’ai fais la première interview avec les Héritiers car ils ne pouvaient pas me dire non … Ils connaissaient mes parents. 

Bande annonce pour « Nous étions là : Des chrétiens face à la Shoah » from Pierre Sauvage on Vimeo.

Est-ce qu’il y a des choses qui ne passent pas par l’image ? Des choses qu’il faut expliquer par le texte et les dates… ? 

Un film n’est pas un livre, il n’y a pas de note, à peine des parenthèses.  On me le reproche souvent. Dans Pas sans rien faire, qui raconte l’histoire de Peter Bergson, un juif palestinien qui est allé à New-York en 1940 et qui a passé les années de guerre à faire pression sur l’administration de Franklin Roosevelt pour qu’ils fassent quelque chose en Europe et à faire pression sur les juifs américains et les organisations juives américaines pour qu’elles fassent pression sur l’administration Roosevelt. Lui et un petit groupe achetaient des pages dans les journaux pour faire pression. Christopher Browning, historien spécialiste de l’Holocauste, a vu le film. Il a été gêné par le fait que les gens pensaient savoir ce qui en fait n’était pas juste. La Shoah a avancé beaucoup plus rapidement que ce que les gens croyaient. Ils pensaient qu’il restait 4 millions de juifs à sauver alors qu’il n’en restait qu’1 million. Christopher Browning a donc été gêné que le spectateur puisse croire que certaines choses étaient possibles alors qu’elles ne l’étaient plus. Je suis d’accord avec cette idée mais en même temps ce qui compte pour moi ce n’est pas la réalité de ce qui était possible mais la réalité de savoir comment réagir face à ce crime. Comme les gens ne le savaient pas, ce n’est pas une excuse après coup de dire que rien n’était pas possible. La grande thèse de Peter Bergson était de dire : «Nous ne pouvions pas arrêter la destruction des Juifs d’Europe, mais nous aurions pu l’atténuer » et ça, le monde ne l’a pas fait. 

Quand vous faites un film sur Varian Fry, vous faites des films pour la postérité dans très longtemps ou, concernant les Etats-Unis et l’Europe, pour maintenant avec la situation migratoire?

J’aurais aimé que ce film sorte maintenant, mais j’ai décidé qu’il fallait que je me donne du temps. Il aura un côté positif comme Les Armes de l’Esprit avec des héros américains mais d’un autre côté il va être sévère sur la politique américaine. Mon but c’est de le sortir en 2020, jour du 80e anniversaire de 1940 et de la mission Fry. 

Pas sans rien faire : Peter Bergson, l’Amérique et la Shoah (extraits) from Pierre Sauvage on Vimeo.

Comment se fait-il qu’on vous connaisse encore trop peu en France malgré le succès des Armes de l’esprit en 1990?

Je suis tenace dans le travail et la création pas pour vendre mes films. Je suis incapable de me battre pour eux, pour les distribuer. Je suis persuadé que la difficulté Des Armes de l’Esprit n’est pas de traiter de Vichy ou de la guerre car les Français le font bien désormais mais le fait est que maintenant, la grande difficulté qui pourrait me bloquer à ressortir le film est sa dimension religieuse. C’est un sujet qui met les français et les Parisiens mal à l’aise. 

visuel : Rebecca Sauvage

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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