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« Pacifiction » très grand film trouble d’Albert Serra

« Pacifiction » très grand film trouble d’Albert Serra

12 septembre 2022 | PAR Olivia Leboyer

Un titre évocateur, promesse de lointains et d’imaginaire, pour un film au long cours, gros d’une matière romanesque magnétique et hallucinée. Un très grand film d’Albert Serra (nous avions adoré La mort de Louis XIV), à voir absolument (voir la critique de TLC au moment de sa présentation en compétition à Cannes).

Albert Serra filme comme on rêve, avec acuité et profondeur. Ses visions fulgurantes traversent l’écran, vivantes, toujours à la frontière de quelque chose. Ce long film se déroule comme une matière épaisse, trouble, qui nous captive d’un bout à l’autre dans ses libres enchaînements.

Ce que nous voyons : Sur l’île de Tahiti, un Haut-commissaire haut en couleurs, De Roller (Benoît Magimel), tente de décrypter la situation locale et de percer le mystère d’un possible risque nucléaire. Nous suivons De Roller, comme si nous étions dans son crâne, lui qui regarde les choses à travers ses lunettes fumées bleues. Une seule fois, il les ôte, pour se frotter les paupières, et les remet avant que nous ayons pu voir ses yeux. Ce voile bleu est redoublé par la quantité d’alcool que le Haut-commissaire absorbe régulièrement. La douce torpeur ne l’empêche pas de scruter avec attention ses interlocuteurs : ce jeune et présomptueux Matahi, qui entend lui expliquer les soubresauts et problèmes de la population, cet amiral étrange, au regard fixe, ce futur maire jovial.

Les choses sont floues, définitivement. De Roller s’efforce d’élucider des événements immaîtrisables, le risque nucléaire, la géopolitique, à coups d’aphorismes lancés à tout va sur la Révolution française et l’intérêt général. L’homme conserve son aplomb, pour sonder ses adversaires, en les faisant boire (« Allez, encore un verre de whisky, ça va vous faire extrêmement du bien » promet-il à un vieil homme bizarre qui prétend s’être fait voler ses papiers). A ses côtés, toujours incrusté dans les arrière-plans, un Sergi Lopez quasi mutique, au regard lourd. A ses côtés aussi, Shanna (Pahoa Mahagafanau), superbe travesti puissant et doux. Les échanges de mots et de regards entre De Roller et Shanna tissent un vrai lien.

Les aubes écarlates, le monstrueux des vagues lors d’une balade à jet-ski, la langueur trouble des boîtes de nuit douteuses, la végétation surabondante, imprègnent le film autant que l’intrigue, qui suit son cours, bifurquant en tours et détours. Où dérivons-nous ? Qui le sait ? L’énigme s’épaissit, s’éclaircit, se voile. Est-ce un sous-marin, que l’on a aperçu au loin ?

Comme en état d’ivresse, les images nous heurtent, un peu plus nettes, un peu plus brillantes. Un très grand film, habité et magnétique.

Pacifiction, Tourment sur les îles, d’Albert Serra, France/Espagne/Allemagne/Portugal, 2022, 2h45, avec Benoît Magimel, Pahoa Mahagafanau, Marc Susini, Matahi Pambrun, Alexandre Mello, Montse Triola, Michael Vautor, Cécile Guilbert, Lluis Serrat, Sergi Lopez. Compétition officielle Cannes 2022. Sortie le 9 novembre 2022.

visuels: photo officielle du film©.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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