A l'affiche
Olivier Babinet : « Poissonsexe est un hymne au vivant »

Olivier Babinet : « Poissonsexe est un hymne au vivant »

02 septembre 2020 | PAR Yaël Hirsch

Avec Poissonsexe, Olivier Babinet propose une comédie romantique au bord de l’océan et sur fond d’extinction. Un film tendre, drôle et engageant, porté par le couple délicieux formé par India Hair et Gustave Kervern. Le film sort le 2 septembre (lire notre chronique) et le réalisateur a répondu à nos questions .

Comment faites vous pour rendre vos films « poétiques » ?

Un soir tard à la télévision, je venais d’arriver à Paris, j’avais 18 ans, je suis tombé sur le Fantôme de la Liberté de Buñuel à la télévision. Brialy est dans son lit, en pyjama… Et soudain, une autruche traverse la pièce… Aucune réaction de Brialy dans son lit… Comme si tout était normal. C’est en voyant cette scène, moi qui bricolait des films et détestait l’école, que j’ai soudain pris conscience que je voulais devenir réalisateur. Parce que Buñuel m’avait montré une chose avec cette autruche : on peut faire ce qu’on veut. Il n’y a pas de règles.

J’ai toujours beaucoup rêvé la nuit mais aussi fait de terrifiants cauchemars, parfois les yeux ouverts. Enfant, sous l’emprise de la fièvre, j’ai eu de terribles hallucinations. C’est peut-être la raison pour laquelle je suis fasciné par les films où la réalité et le fantastique, les rêves et les cauchemars, sont si étroitement imbriqués, qu’on ne sait plus faire la différence. Enfant, quand nous traversions la France en R12 avec mes parents, je trouvais que les stations-services ressemblaient à des Ovnis. J’essaye aujourd’hui encore de regarder les choses comme si c’était pour la première fois, comme si j’étais un étranger. C’est une manière de faire ressortir l’absurdité, la poésie ou l’angoisse de la réalité, de l’architecture moderne, du mobilier urbain… Dans mon premier court-métrage tourné avec une équipe “professionnelle“ C’est Plutôt Genre Johnny Walker, j’ai demandé au chef-opérateur Javier Ruiz-Gomez, de filmer le auvent d’une station-service Shell, la nuit, comme si c’était le vaisseau spatial de l’empire, dans la scène d’ouverture de la guerre des étoiles.

Depuis mon premier long-métrage, je travaille avec un chef-opérateur finlandais, Timo Salminen. Il regarde la France avec les yeux d’un étranger, ce qu’il est, au sens propre. Et nous sommes tous les deux attentifs à l’américanisation et l’uniformisation des paysages. Ce que Tati avait prédit avant tout le monde dans Play Time.

Quel rôle la photo joue-t-elle dans cette poésie ?

En fait, je suis entré dans le cinéma par l’oreille, plus encore que par l’image. J’ai réalisé mes premiers films avec mes amis, à Strasbourg, super 8, romans-photos, série de diapositives… je mettais des musiques, que je lançais sur les images, en direct. J’étais fasciné par l’effet produit par les musiques de Twilight Zone et d’Hitchcock que j’aimais par-dessus tout. Bernard Hermann. C’est ce frisson provoqué par ces compositions mystérieuses et angoissantes calées nos images amateures, qui m’a donné envie de filmer, encore et encore, avec les moyens du bord. Encore aujourd’hui, quand j’écris, j’écoute quasiment tous les jours, la musique de Vertigo et de Donnie Darko, ce film fantastique halluciné de Richard Kelly, raconté du point de vue d’un schizophrène. Pour stimuler mon imaginaire.

Comment s’est faite la rencontre avec Gustave Kervern ? Et l’idée de ce couple vraiment original avec India Hair ?

J’ai commencé à travailler sur ce film il y a 9 ans. Et, très rapidement, j’ai pensé à India Hair pour le rôle de Lucie. Mon casting s’est construit autour d’elle. J’aime son mystère et sa force. Sa malice. Sa voix vibrante d’émotions souterraines. Et cette capacité que j’ai découvert en tournant avec elle, de changer d’humeur en un instant. De se rétracter, de changer soudainement de couleur, elle fait un pas vers Daniel (Gustave Kervern), puis, en un instant, blessée, le rouge lui monte aux joues et elle se referme complètement. Gustave, lui, ressemble exactement au personnage que j’avais en tête, un mélange de Peter Jackson et d’un directeur de département du CNRS que je connais bien. La première fois que j’ai rencontré Gustave, j’ai été touché par sa grande douceur, sa gentillesse, et son inquiétude. Ses doutes, une tendance à se rabaisser. J’ai senti le père aimant, protecteur et inquiet. Instinctivement, j’ai su qu’il serait un Daniel drôle mais surtout très émouvant. Je voulais que les blessures enfouies des personnages les rapprochent. Au delà de leurs apparentes différences.

Poissonsexe joue avec des genres où l’on ne vous attendait pas forcément : la comédie romantique et le film apocalyptique. Vous aviez des références en tête ?

J’avais les bandes dessinées de Daniel Clowes en tête. Particulièrement Mister Wonderful, l’histoire d’amour d’une femme et d’un homme plus tout jeunes, cabossés par la vie, où Clowes ose pour la première fois, le happy end. Et ce dans un milieu, la bande dessinée indépendante, où la noirceur est finalement la norme. J’aime énormément ses ambiances et ses personnages. Et son courage de ne pas se laisser aller à la facilitée du nihilisme qui caractérise notre époque. J’avais aussi le souvenir de Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais en tête. J’aime la distance scientifique avec laquelle il observe les rats et les humains, mis en parallèle. Moi, c’était les poissons, mais à la différence de Resnais, je voulais être au même niveau que mes personnages, ne pas avoir un regard surplombant sur eux. M’identifier complètement à eux pour que les spectateurs s’attachent à eux. Qu’ils aient l’impression en les regardant de regarder un miroir un peu déformé de leur réalité.

J’ai commencé ma carrière de réalisateur en écrivant et réalisant une série d’anticipation, Le Bidule, qui était très loufoque certes, mais se basait toujours sur la réalité et des faits, scientifiques ou politiques. J’ai procédé de la même manière avec Poissonsexe. Quand j’ai commencé à écrire, je voulais moi-même avoir un enfant. Je n’avais plus 25 ans, les gens autour de moi avaient du mal à avoir des enfants, ils étaient un peu trop vieux, faisaient des fécondations in vitro, ils galéraient. Je me renseigne sur la qualité du sperme, je découvre qu’il a baissé de 40% en dix ans à Paris, puis de fil en aiguille je m’intéresse aux rejets médicamenteux dans l’eau, à leurs effets sur les poissons. Je tombe sur une vidéo de poisson-robot. Je m’interroge : qui sont ces gens qui pilotent ces poissons ? Partir d’un métier pour construire un personnage m’intéressait. Comme chez Truffaut, où il y a souvent des métiers un peu cocasses, un peu enfantins : Antoine Doinel pilote des bateaux télécommandés ; dans L’homme qui aimait les femmes, le personnage de Charles Denner fait voler des petits avions en blouse de laborantin. Dans la vie, les gens qui pilotent des poissons robots sont tout à fait sérieux, ce sont des biologistes, leurs robots servent à guider des bancs de poissons, changer leurs migrations, faire des prélèvements etc. Mais c’est aussi un bon ressort de la comédie romantique d’avoir comme héros un scientifique un peu farfelu : Cary Grant dans Chérie, je me sens rajeunir, par exemple.

L’écriture de Poissonsexe a été un long cheminement, mêlant observation des comportements autour de moi et curiosité scientifique. J’ai lu tout ce que je trouvais sur les dysfonctionnements de la sexualité des poissons et des humains, dues à la pollution, aux rejets médicamenteux dans l’eau, aux œstrogènes. Puis j’ai rencontré des physiciens, des biologistes. Toutes les images d’activité cérébrale des poissons que l’on voit dans le film viennent du CNRS (l’équipe de Georges Debregeas). Et Gustave a fait un stage là-bas et fécondé des ovules de femelle poisson zèbre.

Pouvez-vous nous parler de lieu où se déroule le film? Il est très multiculturel malgré son caractère perdu...

Dans le premier laboratoire du CNRS que j’ai visité, il y avait des Allemands, des Anglais, un Indien avec un turban. Des gens de beaucoup de nationalité qui se retrouvent ensemble. Alors Bellerose, la ville pastel, où cohabitent un labo scientifique et un centre de robotique, est devenu une métaphore du monde entier. Une utopie : il fait plutôt beau, on a tout pour être heureux, mais il y a un ver dans le fruit, quelque chose d’un peu angoissant la nuit, la catastrophe qui s’approche et qui a grignoté un peu cet univers. La terre est malade, les poissons ont disparu. Lucie n’aura jamais plus d’enfant. Nietzsche s’est perdu, loin des siens. Eve, la femelle poisson zèbre a bouffé Adam… Comme si la déprime de Daniel avait contaminé Bellerose et le monde entier.
Avec mon décorateur, Pierre Pell, on avait dessiné la carte de Bellerose il y a des années déjà, avec les différents lieux du film. Cela nous permettait de représenter ce monde et de commencer à l’imaginer, avec ses habitants. Puis, au moment du tournage, j’ai délibérément mélangé deux régions, le Cotentin et les Landes, pour créer cet endroit familier qui n’existe pas, dans cette époque incertaine. Futur ou présent parallèle.

Passer par la fiction pour parler de la fin des espèces, c’est plus percutant que le documentaire ?

Vous avez eu ce sentiment en regardant le film… Cela me fait réfléchir… Peut-être que dans une fiction, l’humour, les émotions ressenties par les personnages nous cueillent plus facilement. Dans un documentaire sur la fin de espèces, la pollution, la crise, la réalité est si difficile à regarder en face qu’on a envie de scroller, de fermer les yeux et passer à autre chose. La fiction nous fait garder les yeux ouverts jusqu’aux bout, elle nous « prend en traître ». Et agit sur notre cerveau par derrière.

La réflexion sur la fin de l’espèce est aussi mise en scène par l’impuissance que la technologie ne parvient pas à surmonter : pas de sexe, même chez les poissons. C’est drôle et tragique à la fois…

Pour moi ce n’est pas à proprement parler de l’impuissance. C’est surtout le manque de désir et c’est un problème qu’aucune technologie ne pourra résoudre. Les poissons n’ont plus envie. Et Daniel essaye, comme de nombreux scientifiques dans le monde, de les stimuler. Alors que lui-même, le cœur brisé depuis que sa femme l’a quitté, n’a pas fait l’amour depuis des années. C’est comme si la déprime des poissons s’était transmise à Daniel et au monde entier. Ou bien peut-être est-ce la dépression de Daniel qui a contaminé le monde entier…

Un jour on pourra voir le trajet de la dernière baleine du monde sur un site internet, mais on continuera à se demander comment payer son loyer, remplir son frigo, à souffrir de la solitude, de se faire quitter, à avoir peur de se faire licencier… Et certains d’entre nous aurons malgré tout envie d’avoir des enfants, on ne sait pas bien pourquoi. Enfin pas si sûr… Beaucoup de jeunes ne veulent plus se reproduire au Japon, en Allemagne mais aussi en France. Mon fils, qui a 23 ans, dit qu’ils sont « une génération de dépressifs ». Ce n’est pas ce que je souhaitais pour eux…

Mais, comme Lucie et Daniel, qui retrouvent l’espoir et prennent à nouveau le risque d’aimer, je veux continuer à me projeter dans le futur. A croire à l’amour et dans le futur de mes enfants ? Car Nietzsche à la fin du film est porteur d’un espoir plus vaste : celui d’un nouveau monde. La chance de tout recommencer. En mieux. Poissonsexe est un hymne au vivant, qui, envers et contre tout, renaît toujours.

 

Visuel : affiche du film (e) Rezo

Ouverture d’une enquête préliminaire pour « injures à caractère raciste » contre Valeurs Actuelles pour avoir représenté Danièle Obono en esclave
Le délicieux cynisme d’Eva Baltasar dans « Permafrost »
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *