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Macbeth de Joel Coen : une adaptation sans saveur de William Shakespeare

Macbeth de Joel Coen : une adaptation sans saveur de William Shakespeare

16 janvier 2022 | PAR Yohan Haddad

Pour son premier film en solo, Joel Coen s’empare de la célèbre pièce de William Shakespeare pour une adaptation en demi-teinte manquant cruellement d’âme.

Un nouveau départ

Un voile blanc éclatant vient recouvrir l’écran, traversé par une volée de corbeaux noirs voguant au cœur d’un ciel brumeux. La caméra plonge au sol et dévoile l’ombre d’un corps marchant au pas de la brume, laissant entrevoir un château planté sur une colline. Dans un noir et blanc somptueux, cette énième adaptation de Macbeth laisse entrevoir la couleur de son esthétisme : une forme de minimalisme puissant, cloisonné dans un cadre restreint proche du 4:3. Pour son premier projet en solitaire en près de 40 ans de carrière, Joel Coen signe un film peu singulier, en opposition avec les œuvres qui firent sa gloire dans les années 1990 et 2000 au côté de son frère Ethan. Ici, on est loin de l’humour noir de Sang pour Sang ou Miller’s Crossing, loin de l’absurdité dévastatrice de The Big Lebowski et Burn After Reading.

Le réalisateur propose ici une œuvre à part entière, se voulant discordante par rapport à ce qui sort dans les salles d’aujourd’hui. Il se sépare ici de son principal collaborateur comme pour avancer le début d’une nouvelle carrière, l’essor d’un nouveau réalisateur. Sous l’égide du studio A24, qui produit les films les plus importants d’un cinéma Hollywoodien en renouvellement constant, Joel Coen pare son Macbeth d’un noir et blanc se rapprochant de la verve visuelle du studio, afin de mettre en avant la noirceur d’un récit qui n’est plus à présenter. Pourtant, cette utilisation ne sert pas la fiction, bien au contraire. L’utilisation de ce noir et blanc extrêmement léché, porté par le talentueux directeur de la photographie Bruno Delbonnel (qui avait déjà travaillé sur Inside Llewyn Davis, dernier grand film des Coen) ne permet pas d’écarter l’absence d’éclat de la mise en scène. En faisant le choix de fermer au maximum son cadre pour en faire ressortir l’intériorité de ses personnages, Joel Coen laisse de côté le panache de sa mise en scène, qui caractérise tant son cinéma d’autrefois.

La virtuosité s’efface et les plans se resserrent, le film se composant d’une majorité de gros plans sur le visage des personnages, entrecoupés par des plans larges sublimant le cadre, mais n’effaçant pas l’idée que le spectateur se trouve face à une adaptation simplement « jolie » de la pièce de Shakespeare. L’aspiration visuelle cherche à effacer en vain la fadeur d’une adaptation qui n’apporte rien de plus que ce qui a déjà été proposé dans l’histoire du cinéma. On est loin de la fatalité tragique de l’adaptation de Orson Welles et de la maestria aux accents épiques du Château de l’Araignée de Akira Kurosawa, qui reste à ce jour l’adaptation la plus marquante de la pièce de William Shakespeare.

Much ado about nothing

La restitution du texte dans les adaptations de Shakespeare au cinéma prennent nécessairement un aspect quitte ou double : chez Baz Luhrmann (Roméo + Juliette), les mots de Shakespeare sont le vecteur d’une mise en scène certes tapageuse, mais conservant le caractère prestigieux du texte d’origine grâce à une éloquence particulière servant à accentuer le côté tragique de l’histoire. Chez Kenneth Branagh (Hamlet, Henry V, Beaucoup de bruit pour rien) le verbe surplombe une mise en scène plus classique grâce à l’utilisation de comédiens aussi bien issus de la scène que du cinéma.

Chez Joel Coen, l’idée de mettre en scène des comédiens « bankables » sur le devant de la scène apparaît à première vue comme une vision originale : Denzel Washington en Macbeth vieillissant est une idée pertinente, étant l’un des seuls acteurs noirs à interpréter le rôle du roi d’Écosse. Frances McDormand, muse de Joel Coen, remplit ici sa mission grâce à une palette d’expressions faciales caractéristiques de ses précédents rôles, femme au caractère appuyé toujours proche d’une forme de rébellion.

Néanmoins, au fil des minutes, le choix du casting paraît de plus en plus incohérent : Joel Coen fait le choix d’effacer le personnage de Lady Macbeth au profit d’un Denzel Washington se révélant au final peu à l’aise en Macbeth. Là ou les personnages secondaires appuient le verbe, Washington le laisse couler au profit d’un phrasé moins impactant, à mi-chemin entre classicisme théâtral et modernité assumée. En optant pour des comédiens purement américains pour interpréter des personnages britanniques, Coen fait le choix de ne pas se cloisonner à une adaptation dans les règles de l’art, idée judicieuse mais altéré par un  casting erroné.

Les choix de cette adaptation fait de ce Macbeth un film au potentiel gâché, n’apportant rien de plus qu’une captation sur scène ou que d’autres adaptations cinématographiques, le choix d’une image travaillée au millimètre n’y faisant pas grand chose. Joel Coen rate son coup, aussi bien à cause d’un manque d’énergie constant dans la mise en scène que d’un choix de comédiens questionnable malgré leur prestige. Macbeth ajoute une déception supplémentaire dans la filmographie des Coen (avec son frère comme en solitaire) depuis plusieurs années, après les inégaux Ave, César ! et La Ballade de Buster Scruggs.

Macbeth (2021) – Adaptation et Réalisation : Joel Coen, d’après la pièce éponyme de William Shakespeare

Avec Denzel Washington, Frances McDormand, Alex Hassell, Bertie Carvel, Brendan Gleeson, Corey Hawkins et Harry Melling

Disponible sur Apple TV+ depuis le 14 janvier.

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Yohan Haddad

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