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Les Sorcières d’Akelarre de Pablo Agüero : Etre ou ne pas être sorcière…

Les Sorcières d’Akelarre de Pablo Agüero : Etre ou ne pas être sorcière…

30 août 2021 | PAR La Rédaction

La claque cinématographique de la rentrée se nomme Les Sorcières d’Akelarre. En s’inspirant de la chasse aux sorcières menée dans le Pays Basque au début du XVIIème siècle, Pablo Agüero signe un film historique fougueux qui embrasse le point de vue des accusées et embrase les convictions de l’Inquisition en un jeu de vases communicants passionnant.

Par Marie Plantin

Sacré film, féministe en diable, que nous offre le cinéaste argentin Pablo Agüero en cette période de fin d’été précédant la rentrée, transition toujours un peu maussade culturellement, coincée entre les vacances qui s’achèvent et la reprise qui se profile. Et pourtant, Les Sorcières d’Akelarre, débarqué en salles depuis mercredi dernier, fouette les sens, bouscule rôles et hiérarchies, ajoute sa pierre à l’édifice d’œuvres venues exhumer les pratiques féminicides de l’Inquisition depuis la parution du fameux “Sorcières – La Puissance invaincue des femmes” de Mona Chollet (2018), pavé dans la mare de l’Histoire qui nous a décillé les yeux sur le sujet. Là, Pablo Agüero, réalisateur émérite de films aussi singuliers que subversifs, toujours auréolés de personnages féminins hors des normes (Salamandra, Madres de los Dioses, Eva ne dort pas…) s’empare d’un épisode historique circonscrit : la chasse aux sorcières menée au XVIIème siècle dans le Pays Basque par le juge Pierre de Lancre, personnalité à part parmi les magistrats dédiés à la lutte contre la sorcellerie. En effet, ce seigneur lettré laisse à la postérité des ouvrages édifiants, témoins de son état d’esprit et de sa mission, contenant entre autres réflexions sur la région et ses modes de vie, les comptes-rendus détaillés des procès menés par ses soins, mélange d’interrogatoires biaisés répondant aux techniques policières encore en vogue et de perversité déguisée en croyances délétères. Avec l’aide de sa coscénariste Katell Guillou, épaulé par l’historienne Nicole Jacques-Lefèvre et l’historien Claude Labat, Pablo Agüero s’est immergé dans son sujet et en tire un film vibrant, terrifiant et jubilatoire à la fois, qui rend grâce à la jeunesse de ces femmes broyées par le système en place, à leur indéfectible solidarité, à leur instinct de survie affuté, à la puissance de leur intelligence et de leur imaginaire. Si elles ne possèdent ni éducation académique ni érudition, ces jeunes filles habiles ont du bon sens et de la ruse à revendre et la langue bien pendue. Ce qui se joue dans ce face à face trouble entre les représentants du pouvoir et les suspectes prises au piège d’une machinerie infernale s’ancre certes dans une réalité historique dans laquelle le film nous plonge magnifiquement mais n’en résonne pas moins intensément avec le regain féministe enthousiasmant de ces dernières années.

La mise en scène de Pablo Agüero est audacieuse et rayonnante, chaque plan semble mu par une dynamique propre à l’enjeu de la scène. Le réalisateur opte pour un cadre toujours en mouvement, même infime. Il épouse le parti des femmes allant jusqu’à se glisser dans leur vision altérée par le sac en toile de jute qui leur recouvre la tête lors de leur arrestation. L’empathie qui circule entre elles, leur joie de vivre, leur terreur, leur vivacité et la fascination qu’elles exercent sur la gente masculine se communiquent à la caméra, ensorcelée par leur fougue. Le montage prend le relais de cette incroyable énergie. Ce que filme Pablo Agüero à travers cet affrontement intime entre obscurantisme corseté et liberté de pensée, entre désirs refoulés et sensualité sauvage (sans pour autant tomber dans les clichés de “la sauvageonne”), entre l’ordre établi et la marge (cette communauté de femmes autonomes, livrées à elles-mêmes pendant que les hommes partent dans des pêches au long cours), cette joute où corps et esprit sont en jeu à parts égales puisqu’il s’agit de tenir physiquement la torture autant que la dialectique manipulatrice qui s’instaure de part et d’autre, se transmet à l’esthétique entière du film qui repose sur cette alternance d’horreur pure et de légèreté rieuse, d’ombre et de lumière, de huis clos et de paysages flamboyants, et ce jusque dans le corps des jeunes filles, exultant de leur beauté étourdissante ou ravagé par la barbarie mâle. Elles sont d’ailleurs sensationnelles ces actrices qui portent le film en langue basque face à Alex Brendemühl, Pierre de Lancre frémissant de contradictions, captivé par l’une de ses captives.

Les Sorcières d’Akelarre est un film haletant qui déroule son maillage inextricable avec virtuosité et trouve son apothéose dans l’incroyable scène du rituel, transe brûlante et cathartique où tous, victimes et bourreaux, sont, le temps d’une danse bestiale et sensuelle, à l’unisson. Cette cérémonie spectaculaire qui s’invente sous nos yeux ébahis fait exulter les corps et exploser toute la tension dramatique contenue dans le rapport de force effréné qui se joue tout du long. La rage de vivre de ces jeunes femmes y transperce l’écran. Et si le remède à l’oppression, à la peur comme arme de soumission, venait de notre indéfectible capacité à imaginer, à inventer, à créer ? A danser, toujours, contre vents et marée…

Pablo Agüero, Les Sorcières d’Akelarre, 1h31, en salles

Visuel : © David Herranz

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