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Les pièges noirs de l’envie, 5 films restaurés du Mexicain Roberto Gavaldón

Les pièges noirs de l’envie, 5 films restaurés du Mexicain Roberto Gavaldón

19 décembre 2021 | PAR Olivia Leboyer
La Otra

Les mélodrames de Roberto Gavaldón (1909-1986) rayonnent d’une noirceur enchantée, sortes de contes maléfiques et flamboyants. L’envie, la pente vers le crime, le remords, l’aveuglement, se répondent d’un film à l’autre.

Double Destinée (1946), La Déesse agenouillée (1947), Mains criminelles (1951), La nuit avance (1952), Jours d’automne (1953), cinq films noirs et envoûtants, à découvrir au cinéma.

Des thèmes obsédants hantent le cinéma de Roberto Gavaldon : les inégalités de richesse, et l’envie dévorante qui en découle, la gémellité, le choix entre une voie honnête et la main du crime, l’identité vacillante et perdue.

Dans Double destinée, Maria, modeste manucure à lunettes, a toujours souffert que sa soeur jumelle, Magdalena, saisisse à sa place toutes les opportunités de la Fortune. Richissime, elle habite un hôtel particulier à l’escalier de marbre étourdissant. Le film s’ouvre sur une scène d’enterrement : le mari de Magdalena vient de mourir. Raisonnable, fidèle à ses principes, Maria n’a jamais tiré profit des hommes. Un amoureux, elle en a un, un jeune et beau détective, sans le sou comme elle. Soudain, la tentation l’envahit, enfle jusqu’à l’obsession. Il serait si facile de prendre la place de l’autre…

Gavaldon excelle à rendre l’atmosphère oppressante du crime qui se précise. Autour de la sage Maria, les néons et crieurs de rue annoncent le gros lot de la loterie nationale, astronomique. Peu à peu, les digues cèdent. Au moment fatal, des gouttes de sueur perlent sur son front mais, vaillamment, elle enlève, un à un, les bas, les dessous, la voilette, de sa soeur, pour les revêtir à son tour. Son tour, qu’en fera-t-elle ? Dans les miroirs de la chambre, dans les poignées de porte, dans les vitrines, partout son reflet vient la narguer, comme déformé. Et, dans les détails, parfois, l’identité d’une personne est difficile à feindre. Surtout, qu’a-t-elle perdu de son ancienne vie, elle qui n’avait rien ? A plusieurs reprises, la nouvelle Magdalena parle à son ancien amoureux, qui la croit morte. « Pour moi, c’est comme si elle n’était pas morte, elle est la femme de ma vie« , lui confie-t-il avec ferveur. La jeune femme mesure la force de cet amour qu’elle n’avait pas su voir. Mais qui aime-t-il ? Une image de Maria qui n’est plus vraie, puisqu’il ne l’imaginerait en aucun cas meurtrière. En épousant la vie de Magdalena, Maria emprunte un chemin « rebelle et tortueux« . La vie fantasmée de loin se révèle moins merveilleuse qu’en apparence.

Le personnage se débat avec un mauvais choix, qui n’autorise plus de retour en arrière. Le piège se referme alors sur les illusions trop vives. C’est la même mécanique dans Mains criminelles, où un diseur de bonne aventure, Karin, mûr et séduisant, est soudain tenté par le démon de l’argent. Il soupçonne une femme immensément riche d’avoir assassiné son mari, avec l’aide de son neveu. Les faire chanter paraît simple et astucieux. A sa fidèle compagne, la douce Clara, Karin fait miroiter une vie bien plus belle. Mais la jeune femme cherche à le dissuader. Lorsqu’il regarde Clara, Karin voit une image de lui valorisante, intègre. Au moment où il bascule dans le crime, envoûté par la veuve fascinante, il sait que cette image est perdue à jamais. Il ne peut plus aimer Clara, car il n’est plus l’homme qu’elle rendait bon et qui se voyait dans ses yeux. L’amour pur oblige à la droiture. Or, la fortune se prend autrement…

D’un film à l’autre, Roberto Gavaldon capte ces regards affolés où, brusquement, le personnage ne se correspond plus, ces instants où les identités se brouillent. Dans Mains criminelles, les plans sur les mains, longues et blanches, ou gantées de soie noire, rugueuses, ou virtuoses sur un clavier de piano, se superposent en un ballet fantastique, « il existe des mains, nobles et des mains ignobles, des mains innocentes et des mains assassines« .

Roberto Gavaldon filme l’heure du crime, mais aussi l’après, la lente torture de personnages piégés par leurs désirs et qui voudraient bien remonter le temps.

Double Destinée (1946), La Déesse agenouillée (1947), Mains criminelles (1951), La nuit avance (1952), Jours d’automne (1953) de Roberto Gavaldon, Mexique. A découvrir au cinéma depuis le 15 décembre 2021.

Visuels: photo officielle du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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